
Je suis enfant. L’été, ce sont les grandes vacances scolaires. En juillet, on part trois semaines à la campagne chez ma grands-parents maternels. Les adultes me poussent à jouer dehors; je veux juste rester à l’intérieur avec les bouquins poussiéreux que personne n’a jamais dû ouvrir avant moi. Le soir, parfois, j’accompagne mon père qui va pêcher sur le bord de la Loire. Je reste assise sur les cailloux et je griffonne dans un carnet à couverture bordeaux fermé par un élastique. La nuit, je continue à lire avec une lampe de poche, planquée sous le lourd édredon de mon arrière-grand-mère, pendant que ma petite soeur grommelle à côté de moi. De retour à Toulon, ma grand-mère paternelle qui nous garde et qui a une passion pour la mer nous emmène au Mourillon tous les matins. Je déteste faire le trajet à pied depuis notre quartier de La Rode en plein cagnard: parfois, la température dépasse 30° dans notre avenue bétonnée! L’après-midi, je regarde vaguement la télé, et surtout je m’ennuie. Le dimanche, on prend la voiture pour aller se baigner à l’Almanarre ou à la Capte. Le meilleur moment, c’est quand on va acheter les fournitures pour la rentrée, et chercher à la société de prêt les manuels scolaires que ma mère recouvre ensuite de plastique transparent. Le temps que l’école reprenne début septembre, je les ai déjà tous lus.
Je suis adolescente. L’été, après le spectacle de fin d’année, mes cours de danse s’arrêtent, mais je continue à voir mes copines. Je vais à la piscine du Port Marchand avec Fleur, sauter du plongeoir de 3 mètres ou improviser des chorégraphies de natation synchronisée. De temps en temps, j’accompagne Maylis et sa mère à la plage. Les filles et les femmes sont presque toutes seins nus; les plus motivées pour bronzer s’enduisent de graisse à traire. A 15 ans, je découvre le jeu de rôles et à partir de là, je passe tous mes après-midi ainsi qu’une bonne partie de mes nuits à explorer des donjons avec ma bande de potes dans le jardin de Paladin. Puis je dors jusqu’à midi, et on s’y remet. Parfois, pour changer un peu, on va sauter du haut des falaises à Magaud ou prendre un bain de minuit au Mourillon. Fin juillet, on monte au Fort Faron pour le FSO; on campe trois jours sur les remparts en enchaînant les scénarios et en se nourrissant de salades de thon en boîte. On se fait de nouveaux copains qui vivent ailleurs le reste de l’année, et qu’on est trop contents de retrouver à chaque édition. J’ai l’impression d’appartenir à quelque chose de de très excitant – une petite bulle en marge du monde, où une bande de nerds et de fondus de l’imaginaire peuvent vivre des moments forts ensemble. Je voudrais que ça dure toujours. En septembre, je suis déçue de devoir retourner à une vie normale, où je n’aurai plus ma bouffée d’oxygène que le samedi.
Je suis une jeune adulte. Je vis loin de ma famille. Au début, l’été, je reviens à Toulon pour les voir; plus tard, je me rends à Toulouse pour passer une semaine avec eux, et c’est (avec Noël) mon moment préféré de l’année. Je reçois les amis du Chacal Jaune et nos parents respectifs autour d’un barbecue, dans son jardin. Je sillonne le sud des USA lors de road trips mémorables avec les VIP. J’adore les concerts en plein air. En revanche, je déteste le mois d’août où tout est à l’arrêt, et j’attends la rentrée de septembre avec impatience même si je ne suis plus étudiante depuis belle lurette. Nouvelles fringues, reprise des cours de sport – ça me remplit d’énergie pour la suite.
Je suis une vieille adulte. Mon père est mort et je ne vois plus ce qui me reste de famille qu’en coup de vent, une fois tous les 2 ou 3 ans. Désormais, l’été, je bosse – point. Tant qu’à ne pas avoir d’enfants, autant en profiter pour prendre mes vacances hors de la période où tout est cher et bondé. En juillet, le crincrin des cigales et l’odeur de la poussière chaude me remplissent de nostalgie. Je ressasse beaucoup mes souvenirs. L’amitié chahuteuse et la passion du jeu de rôles que je partageais avec ma petite bande me manquent énormément. Moins, cependant, que les illusions juvéniles, l’appétit de vivre et la capacité à supporter les autres que j’ai perdus en cours de route. Je souffre de plus en plus des températures en roue libre, avec désormais des pointes au-dessus de 40°. J’ai fait installer la clim chez moi, et je vis les volets fermés. Plus le temps passe, plus je redoute l’approche de l’été, et plus j’ai de mal à le traverser sans succomber à mes idées noires.

De l’amour plein, à distance respectable et tout à fait dématérialisé, mais bien là, de même que mon affection et les souvenirs partagés. Et ça fait si longtemps. On devrait bruncher, cet automne, quand il pleuvra dehors et que les citrouilles fleuriront dans les vitrines.
Je suis d’accord, ça fait trop longtemps que je n’ai houspillé personne au sujet de son administratif 😀