Alexithymie

Les troubles sensoriels sont un des aspects les plus documentés et discutés de l’autisme, un handicap invisible et néanmoins très impactant au quotidien. Du moins est-il facile à expliquer: je perçois les sons et les odeurs beaucoup trop fort; certaines textures me sont insupportables; je hais le contact de l’eau; je ne peux fonctionner normalement qu’à une température comprise en 19 et 24°, etc.

On parle beaucoup moins, à ma connaissance, d’alexythimie. Il s’agit d’une forme d’analphabétisme émotionnel: la difficulté à identifier, exprimer et gérer ses émotions.

Dans mon cas particulier, ça va encore plus loin que ça. Avant que je puisse en faire quoi que ce soit, mes émotions sont dérégulées de base. Jamais les bonnes, jamais de l’intensité appropriée. Concrètement, je développe des obsessions incontrôlables, ou j’ai des réactions violentes vis-à-vis de choses insignifiantes au regard d’une personne neurotypique. 

Par exemple, je passe 40 ans à ressasser une histoire qui a duré deux mois quand j’avais 15 ans, à la réécrire perpétuellement dans ma tête pendant mes insomnies. A nourrir des rancoeurs atroces et éternelles pour une phrase de travers, prononcée en 2003 par une personne qui l’avait sans doute déjà oubliée le lendemain.

Ou bien, j’ai envie de pleurer, de hurler, de foutre des coups de pied dans les murs à la vue du moindre SDF, parce que je trouve insupportable qu’on laisse des gens à la rue dans un pays riche comme le nôtre. L’hiver, ça me flingue tellement que j’ose à peine sortir de chez moi.

A l’inverse, je ne ressens parfois rien du tout là où il faudrait. Le cancer incurable de ma mère ne me touche pas plus que ça, ce qui fait sans doute de moi un monstre aux yeux de beaucoup de gens. Déjà, dire que je n’aime pas ma propre mère ne passe pas du tout; j’ai arrêté d’essayer. 

Je ne choisis pas ces émotions d’une nature et/ou d’une intensité inadéquates. Je peux juste choisir de les exprimer ou pas. La plupart du temps, je ne les exprime pas, soit parce que je ne parviens pas à les identifier, soit parce que je ne me sens pas en sécurité pour le faire. Je sais que je serai jugée, et que ça m’attristera parce que mon câblage neurologique n’est pas négociable. Toute ma vie, les gens qui ont été témoins de mes vraies émotions m’ont rejetée ou fait sentir que j’étais défectueuse. (A commencer par ma famille, et par le type qui m’a brisé le coeur quand j’avais 15 ans.)

Donc je réprime TOUT.

Et c’est comme ça que je finis par me couper des autres – par m’affamer affectivement au point d’avoir envie de crever. 

1 réflexion sur “Alexithymie”

  1. D’habitude je lis tout et je ne commente jamais.
    Ça fait deux fois en peu de temps que j’en ressens le besoin.
    Mon affection est la quand tu en auras besoin si ça arrive.
    Bisous plein

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