Idéations

Trigger warning: ce billet parle de suicide. Si c’est un sujet trop difficile pour vous, ne lisez pas.

Cimetière du Père Lachaise, Paris, octobre 2021

La première fois que j’ai eu envie de mourir, j’avais 8 ans.

Je subissais un harcèlement scolaire assez fort. L’école, jusque là mon endroit préféré au monde, était devenue un terrain miné. Pendant les récréations, je me recroquevillais dans un coin de la cour en espérant que personne ne ferait attention à moi. Parfois ça marchait. Parfois pas.

Ca a duré 3 ans, jusqu’à la fin de mon année de 5ème. C’est très long, 3 ans, à cet âge-là. Il me semblait que ça n’aurait jamais de fin, que je serais une proie toute ma vie. Mes profs ne voyaient rien. Mes parents non plus. J’avais de bonnes notes, donc, personne n’estimait avoir de raisons de s’inquiéter. Et la seule fois où j’ai osé en parler, ça s’est retourné contre moi. Je n’ai plus jamais rien dit.

J’avais envie de mourir parce que je ne voyais pas d’autre issue. Par chance, j’étais sévèrement encadrée et sans doute trop timorée, ou dotée d’une imagination insuffisante, pour passer à l’action.

En 4ème, j’avais une classe super chouette, et l’envie de mourir a disparu.

Enfin, je l’ai cru sur le coup.

En réalité, depuis, elle est toujours restée tapie en arrière-plan, et quand je me sens submergée, quand je désespère trop fort, elle revient à la charge.

Pas nécessairement quand j’ai le coeur brisé par un amour qui déraille ou par la perte d’un proche. Ca, ce sont des moments difficiles, mais dont l’expérience m’a appris que je me relèverais. Qu’il fallait juste serrer les dents et enchaîner les jours l’un après l’autre jusqu’à ce que le paysage se reconfigure autour de l’absence. Les cicatrices ne se referment jamais complètement, mais elles n’empêchent pas de vivre.

Non – j’ai envie de mourir quand je ne vois pas d’autre moyen de m’extraire d’une situation insupportable. C’est mon échappatoire ultime: « Et puis au pire, on meurt », était-il imprimé en blanc sur un sweat-shirt noir que j’ai gardé très longtemps.

Je me rappelle de deux fois en particulier. A la toute fin des années 80, je vivais à Toulouse où je déprimais sec. Envoyée contre mon gré loin de chez moi et de tout ce que j’aimais, pour faire des études que j’exécrais avec des gens qui me méprisaient. Et, plus tard, avoir un métier prestigieux dont mes parents pourraient se vanter même si je le vomirais.

J’avais osé m’en ouvrir, un peu, dans une lettre à Legolas. Il m’a gentiment répondu que je faisais du cinéma, que j’étais jeune et dotée d’un caractère instable, mais que ça me passerait. Leçon bien retenue: à partir de là, mes idéations suicidaires (comme on dit dans le jargon psy), je les ai gardées pour moi.

J’ai tenu le coup comme j’ai pu – en contractant des prêts étudiant d’un montant absurde pour pouvoir prendre un appartement seule et rentrer à Toulon tous les week-ends. J’ai décroché mon diplôme, tenté de bosser dans le secteur pour laquelle j’avais été formée, enchaîné 4 boulots en 3 ans, fait ce que rétrospectivement je qualifierais de burn out autistique, et eu une fois de plus envie de mourir. D’un côté, je ne pouvais pas continuer sur cette voie; de l’autre, impossible de reprendre des études à zéro alors que j’avais un crédit à rembourser…

Je m’en suis sortie en pivotant au culot vers une carrière pour laquelle je n’avais aucune autre qualification que bien comprendre l’anglais et très bien écrire le français. A partir de là, tout a été un peu plus facile: je prenais mes propres décisions; j’avais enfin les moyens de me créer la vie que je voulais, celle dont j’avais besoin.

La deuxième fois, c’était pendant l’été 2020, quand je suffoquais d’angoisse à cause du Covid et que, une fois de plus, je me sentais prise au piège – interdite de sorties, et a fortiori de rejoindre mon amoureux dans un autre pays. J’en étais à chercher activement le moyen par lequel j’allais me tuer, comparant le taux de réussite potentiel (pas question de me rater), le cran nécessaire à sa mise en pratique, et le traumatisme que je causerais aux témoins ou à mes proches. Je m’en suis sortie en pensant que je ne pouvais pas faire ça à Chouchou, et en filant passer quelques jours chez ma soeur. Mais si ça avait été aussi simple qu’appuyer sur un interrupteur, je ne serais plus là. En fait, je pense que je ne serais même pas arrivée à l’âge adulte.

Là, depuis le début de cet été 2026, la chaleur suffocante me rend à moitié dingue; les incendies qui embrasent la planète jusque sur le pas de ma porte, ou presque, mettent mon système nerveux en état d’alerte permanente. Je ne sais pas ce qu’il reste à espérer d’un avenir où on va commencer à se battre pour l’eau et la nourriture, sur une planète ravagée par les catastrophes naturelles, dans des villes où il fera 50° dès le mois de mai, où le réseau électrique ne tiendra pas éternellement et où le système de santé finira par s’effondrer. Je cherche des raisons de rester en vie, hein. C’est juste que j’ai vraiment du mal à en trouver.

J’ai quand même commencé une liste.

Colline des Croix, Lithuanie, mars 2022

1 réflexion sur “Idéations”

  1. Je n‘ai pas de mots… je comprends tellement ta souffrance! Ce monnde est angoissant. Continue ta liste et accroche toi z‘y, je pense que nous sommes nombreuses ici à ne pas vouloir te perdre.

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