Pictures under my skin

Je me suis fait tatouer pour la première fois en 1996, avec mon amie O&L. C’était elle qui avait choisi le tatoueur, un dénommé Tintin Tarzan qui exerçait dans le centre de Nantes où j’habitais alors. Je suis passée la première, et j’ai fait encrer une tête de licorne sur mon omoplate gauche. Un motif certes pas très original, mais qui symbolisait ma passion du jeu de rôles et de la fantasy, ainsi que la carrière naissante de traductrice à laquelle elle m’avait très heureusement menée. Je ne m’attendais pas à trouver le processus si douloureux, et j’ai serré les dents tout le long bien que l’épaule ne soit pas un endroit particulièrement sensible. (Après moi, O&L s’est fait tatouer une coccinelle sur la cheville sans remuer un cil, mais elle sortait d’une maladie compliquée et en avait hélas vu d’autres niveau sensations désagréables.) Quand je suis rentrée chez moi, mon premier mari m’a regardée d’un air dégoûté avant de lâcher: « Les tatouages, c’est pour les marins et pour les putes ». L’année d’après, on divorçait.

Je me suis fait tatouer pour la deuxième fois en 1999, dans un salon de Toulon recommandé par ma copine Fleur qui y était allée peu de temps auparavant. Le jour du rendez-vous, j’ai été très surprise de me retrouver nez-à-nez avec le premier garçon que j’avais embrassé l’année de mes 13 ans. Il dessinait déjà très bien à l’époque, mais je ne m’attendais pas du tout à retomber sur lui dans ces circonstances. La séance, assez brève car le motif était petit, s’est déroulée dans un silence un peu gêné. Je suis ressortie avec, sur le côté droit du ventre, un kanji guère plus original que ma tête de licorne, mais qui exprimait ma nouvelle passion pour le Japon (dont j’apprenais la langue depuis deux ans) et les arts martiaux (je faisais de l’aïkido depuis quelques mois, et ne devais pas tarder à me mettre en couple avec mon prof, que mes lecteurices les plus ancien.nes connaissent sous le sobriquet de l’Homme-ce-chacal-jaune).

Je me suis fait tatouer pour la troisième fois en 2011. J’avais un motif très précis en tête: une Ugly Doll rouge dont je trimballais un exemplaire en peluche depuis le début de ma relation avec Chouchou 5 ans plus tôt, et qui avait même eu son propre blog jusqu’à ce que nous l’égarions lors d’une promenade dans les rues de Toulouse. (Si vous êtes curieux.ses, ce blog existe toujours sur Blogger et devait s’appeler quelque chose comme « Les aventures de Régis ».) Du coup, j’ai pensé que n’importe quel tatoueur ferait l’affaire, et je me suis adressée à celui qui exerçait au coin de notre rue à Bruxelles. Grosse erreur: il a fait un boulot de merde, avec plusieurs dérapages bien visibles sur les lignes noires. Et manque de bol, ce tatouage se trouvant sur l’intérieur de mon avant-bras gauche, c’est celui que j’ai sous le nez le plus souvent. Parfois je me dis que je devrais le faire reprendre, mais j’ai la flemme. Et puis l’encre rouge ne vieillit pas très bien; ce serait vraiment un gros chantier.

Pas découragée, je me suis fait tatouer pour la quatrième fois samedi dernier. Depuis plusieurs mois, je suivais l’artiste Alien Poëme sur Insta, et j’adorais ses dessins aux crayons de couleur faussement naïfs ainsi que la poésie de ses légendes. J’ai fini par craquer sur un des flashs qu’iel proposait en story, et je l’ai contacté pour prendre rendez-vous. Je voulais que ce tatouage-là symbolise mon diagnostic d’autisme et le changement de chemin intérieur qu’il avait provoqué. Au motif initial, j’ai donc demandé à l’artiste de rajouter un cerveau dans lequel serait planté un éclair, qu’iel a dessiné juste pour moi. On a échangé par mail pour se mettre d’accord sur les détails. En principe, iel ne reçoit dans son atelier de Roubaix que des client.es seul.es, mais quand j’ai expliqué que je venais de Bruxelles et que j’étais hyper anxieuse, à la fois de faire un trajet nouveau pour moi et de me retrouver seule pendant plusieurs heures avec une personne inconnue, iel a accepté sans souci que Chouchou m’accompagne. Le rendez-vous initial, calé en septembre, a dû être repoussé quand Alien a attrapé le Covid. Mais samedi dernier, les étoiles se sont enfin alignées: j’ai bien entendu le réveil qui a sonné à 5h30, notre TGV n’a eu que 10 mn de retard et nous n’avons eu aucun problème pour nous rendre à Roubaix en métro depuis la gare de Lille Europe.

Nous sommes arrivés à l’atelier en même temps qu’Alien. Le courant est tout de suite bien passé. J’ai senti que j’avais affaire à quelqu’un de très bienveillant et à l’écoute, qui m’a même demandé la permission avant de toucher ma jambe pour la première fois. A l’aide de gabarits en papier, nous avons déterminé le placement exact des motifs sur mon mollet droit, que j’avais pris soin de bien hydrater les jours précédents mais qui était encore marqué par les piqûres de moustiques subies durant mon dernier séjour à Toulon. Alien m’a suggéré de les mettre un peu plus sur le côté que je ne l’aurais fait spontanément, et comme j’écoute généralement les conseils des pros, j’ai accepté. Puis iel a transféré les dessins sur ma peau; je suis grimpée sur la table et on a cherché la meilleure position pour qu’iel puisse travailler confortablement sans que je chope des crampes au bout de 5 minutes. A chaque étape, iel a checké avec moi que tout allait bien, m’a prévenue avant de commencer à piquer, s’est inquiété de ma douleur… Et puis on a papoté d’un tas de trucs pendant les deux heures qu’a duré l’encrage – d’abord le noir, puis les différentes couleurs. C’était la première fois que j’avais le sentiment de faire une vraie rencontre et pas juste d’être l’objet d’un acte technique. J’ai eu mal tout le long (que ce soit pour un tatouage ou pendant l’exercice physique, j’ai les endorphines les plus feignasses du monde), mais j’ai quand même passé un très chouette moment.

Depuis samedi dernier et pour une durée totale de 15 jours, je nettoie mon tatouage à la main avec du savon doux, le sèche en le tamponnant avec du Sopalin et l’enduis un peu plus tard de crème cicatrisante. D’après Alien, ma peau a bien pris l’encre dès le départ; quand j’ai retiré le film plastique avec lequel iel avait protégé les motifs à la fin de la séance, on voyait que le résultat allait être beau et ne nécessiterait sans doute pas de retouches (gratuites pendant les deux premiers mois). J’ai eu mal au mollet jusqu’au lendemain matin, et les zones en couleurs sont restées rouges, sensibles et un peu gonflées pendant 48h de plus. Je vous montrerai un avant/après une fois la cicatrisation terminée, mais je n’ai pas pu résister à l’envie de publier d’ores et déjà cet article!

21 réflexions sur “Pictures under my skin”

  1. Il est parfait ce tatouage, je note le nom de l’artiste au passage
    Et tu viens de poser des mots sur un de mes ressenti, mon premier et seul tatouage manquait d’un truc, une rencontre, une connexion humaine

  2. J’aime beaucoup lire votre esprit pétillant mais ces inclusions inclusives m’excluent…🥺🥺🥺. Ne suis-je pas assez intelligente pour savoir que je fais partie du grand monde de vos lecteurs ? J’aime tellement ce pluriel inclusif-rassembleur-unificateur & amoureux de tous, pourquoi le tuer ?

    1. Vous avez le droit d’aimer la règle selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin, et même de trouver inclusif un principe de grammaire qui invisibilise pourtant la moitié de la population. Mais ce n’est pas mon cas.

  3. Je ne confonds pas genre grammatical et sexe des personnes, tout simplement… Une brute et une star peuvent être des z’hommes et un génie une femme, pas vrai ?

    1. C’est un problème différent. Si vous ne percevez pas de vous-même le sexisme intrinsèque d’une règle telle que « Le masculin l’emporte sur le féminin », je ne vais pas essayer de vous en convaincre: je n’ai pas de vocation éducative. Mais si vous pensez que je me soucie de l’avis de parfait.es inconnu.es sur ma manière d’écrire dans mon blog, vous ne me lisez pas assez attentivement.

      1. Nous ne nous convaincrons pas mutuellement c’est certain et mon but n’est pas non plus éducatif, nous avons des visions linguistiques fort différentes et pourquoi pas ? Je faisais part de ce que je ressens et du sentiment de malaise qui est le mien.
        Je vous lis depuis fort longtemps avec plaisir et depuis que vous avez adopté ces formules mon plaisir est amoindri et ça m’attriste…

        1. Entre une écriture inclusive et bienveillante, et le plaisir de lecture de gens qui ne voient pas l’intérêt d’une pratique du moment qu’elle ne répond pas à un de leurs besoins personnels, mon choix est assez vite fait.

    1. Ah, ben Alien m’en parlait à l’instant… Je ne sais pas, mais à mon avis, il doit y avoir des centaines de tatoueurs qui portent ce surnom, donc statistiquement, la probabilité me semble faible. Cela dit s’il opérait à Nantes dans les années 90, qui sait?

  4. Bonsoir,
    Merci pour le récit de cette jolie expérience de tatouage ! Je réfléchis depuis cet été à me lancer et je pense avoir trouvé l’artiste qui réalisera mon premier tatouage (je vais commencer par un petit, pour tester mon niveau de résistance à la douleur…).
    Petite question car je ne maitrise pas l’écriture inclusive et j’aime apprendre : est-ce qu’il y a une « règle » stipulant que « iel » doit être considéré comme masculin ? Exemple dans la phrase « J’ai fini par craquer sur un des flashs qu’iel proposait en story, et je l’ai contacté pour prendre rendez-vous. » => « contacté » est accordé au masculin. Merci 🙂
    PS: dans ce message j’ai vraiment abusé des «  »…

    1. Non, il n’y a pas de règle stipulant que iel doit être accordé au masculin. Par défaut, j’aurais écrit iel + « je l’ai contacté.e » (on utilise un point médian pour cumuler masculin et féminin dans les adjectifs et les noms non-épicènes). Mais j’en avais discuté avant avec Alien, qui se définit comme non-binaire dans son profil, en lui demandait quels pronoms iel voulait qu’on utilise le concernant, et iel m’avait dit iel + accords masculins. Donc voilà. Bonne chance pour ce premier tatouage!

      1. Merci pour ce retour ! J’essaie de + en + souvent d’appliquer l’écriture inclusive dans mes échanges, mais j’hésite souvent à mettre un point médian ou un slash/ ou des parenthèses… Je ne désespère pas de m’améliorer, notamment grâce à la lecture et aux recommandations de « sachants » 🙂

        1. Je crois qu’il faut se lancer sans avoir peur de se tromper, parce que si on voit que vous avez fait un effort d’inclusivité, tout le monde vous pardonnera une maladresse. Tout ça est encore très nouveau, les règles s’inventent au fur et à mesure, on ne peut pas tou.tes être au taquet. Faire preuve de bonne volonté et essayer, c’est déjà énorme!

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