BOOK CLUB #3: « Tout le bonheur du monde » (Claire Lombardo; traduction de Laetitia Devaux)

Il était une fois en Amérique… la famille idéale. Dans leur belle maison de Chicago, David et Marylin s’aiment d’un amour ardent depuis 40 ans. Mais pour leurs quatre filles, Wendy, Violet, Liza et Grace, le modèle est écrasant: comment être à la hauteur quand on a grandi à l’ombre de parents toujours aussi épris l’un de l’autre à 60 ans qu’à 20? Chacune surfe sur ce traumatisme inversé à sa manière, entre complicité et vacheries, cachotteries et mensonges, échecs et aspirations. Jusqu’à ce que resurgisse Jonah, 15 ans, le douloureux secret de Violet, authentique avis de tempête sur la météo domestique.

Bien qu’étant une grande fan de fantasy – un genre littéraire réputé pour ses histoires mouvementées et rocambolesques -, j’ai également un faible pour les sagas familiales réalistes, où on se contente d’observer les relations entre les personnages et leur évolution individuelle sur une très longue période. Vers 10 ou 11 ans, je me souviens avoir dévoré très rapidement les 16 tomes des « Jalna » de Mazo de la Roche, dont j’ai gardé une fascination tenace pour les cheveux roux et les arbres généaologiques alambiqués. Beaucoup plus récemment, j’ai fait subir le même sort aux 5 tomes des « Chroniques des Cazalet » d’Elizabeth Jane Howard.

Malgré les excellentes critiques parues à son sujet, je ne peux pas dire que « Tout le bonheur du monde » m’ait fait le même effet que ses prédécesseurs. Pour commencer, presque tous les personnages m’ont exaspérée. Les deux aînées Wendy et Violet sont décrites comme très proches dans leur jeunesse bien qu’opposées de physique comme de caractère; pourtant à l’âge adulte, elles sont toutes les deux riches, snobs, égoïstes et passent leur temps à se dire ou se faire des vacheries. La seule chose qui les distingue, c’est que l’une est borderline et l’autre psychorigide. Leur cadette Liza est tellement indécise et larmoyante qu’on a envie de la secouer comme un prunier à chacune de ses apparitions. La benjamine Grace, mollassonne parce que surprotégée toute sa vie, a l’excuse de la jeunesse, mais on sent bien qu’elle ne va pas relever le niveau familial.

Quant aux parents: David est un type bien mais un père à l’ancienne, si absorbé par son travail qu’il laisse reposer toute la charge de la maisonnée sur les épaules de sa femme (sans parler du fait qu’il la surnomme « gamine » en dépit du fait qu’ils ont le même âge). Et Marilyn est mon cauchemar incarné. Une femme qui a abandonné toutes ses ambitions personnelles pour devenir mère au foyer et pondre des enfants à la chaîne, alors même qu’elle se sent débordée et amère dès l’arrivée prématurée de la première. « Tu as donné un sens à ma vie, mais tu l’as brisée aussi », confie-t-elle plus tard à une Wendy devenue adulte. Plus loin, l’autrice écrit: « Les enfants étaient à la fois les parasites et la raison d’être de Marilyn ». J’imagine que beaucoup de lectrices se reconnaîtront dans cette ambivalence et que le roman résonnera en elles pour cette raison. Moi, il m’a juste donné le sentiment d’avoir esquivé une balle.

Je dois pourtant reconnaître que Claire Lombardo crée des situations nuancées et complexes. Les parents forment un duo fusionnel dont la sexualité demeure vivace jusqu’à un âge avancé, mais comme tous les couples, ils ont connu une sérieuse période à vide où ils étaient malheureux ensemble. Ils s’adorent mutuellement; pourtant Marilyn confesse que son époux l’horripile plus souvent qu’à son tour. Ils auraient pu donner à leurs quatre filles une vision positive de l’amour, et n’ont réussi qu’à les convaincre que leur vie sentimentale ne pourrait jamais être à la hauteur de celle de leurs parents. Wendy est une veuve inconsolable qui noie son chagrin dans l’alcool et des rencontres d’un soir; Violet et son mari se traitent mutuellement comme des employés ou des accessoires de leur vie en apparence parfaite; Liza a un partenaire atrocement dépressif qui menace de la faire sombrer avec elle; Grace est encore vierge à vingt-trois ans (non qu’il y ait de mal à ça, ce n’est juste pas très courant). Le ginkgo du jardin – dont il est beaucoup question – ne se prononce pas.

Dans l’ensemble, « Tout le bonheur du monde » m’a laissée une impression mitigée. Je suis arrivée au bout sans difficulté, mais poussée par une curiosité presque malsaine: je voulais voir quelles autres névroses ces gens friqués allaient bien pouvoir s’inventer encore pour se gâcher la vie. Pour autant, je ne dirais pas que c’est un mauvais roman. Je comprends qu’on puisse se sentir touché.e par certains de ses aspects réalistes et sans doute bien retranscrits. Et la fin, qui annonce une forme d’apaisement familial, m’a davantage plu que le reste du livre. C’est néanmoins le 3ème mois d’affilée que je me force à finir pour le Book Club un roman que j’aurais laissé tomber en cours de route sans ça. Je croise donc les doigts pour avoir plus de chance avec le choix du mois de septembre: le dernier Ito Ogawa, dont j’ai adoré tous les autres romans traduits en français jusqu’ici. S’il vous intéresse aussi, rendez-vous à la fin du mois pour échanger nos impressions!

Et vous? Si vous avez lu « Tout le bonheur du monde », qu’en avez-vous pensé? La discussion est ouverte dans les commentaires. (N’hésitez pas à utiliser la fonction Réponse quand vous réagissez aux propos d’une autre lectrice; ça rend l’ensemble plus lisible.)

4 réflexions sur “BOOK CLUB #3: « Tout le bonheur du monde » (Claire Lombardo; traduction de Laetitia Devaux)”

  1. J’ai beaucoup tourné autour de ce roman. Plusieurs fois je l’ai pris en main en librairie, ou virtuellement, attirée par le titre et la couverture, et chaque fois je l’ai reposé en soupirant – encore une histoire de famille américaine moderne…

    C’est une histoire qui se répète : j’adore les sagas familiales. Mais (presque) chaque fois qu’il s’agit d’une famille américaine moderne, c’est la même chose : des personnages bourrés de névroses, geignards, alcooliques (pour moi, quand toutes les trois pages un personnage se sert un verre, c’est qu’il y a un sérieux problème), incapables de se prendre en main pour la plupart, et souvent incapables d’apprécier ce qu’ils ont (il y en a toujours qui sont bourrés d’argent et/ou de relations à un point indécent). Bref, ils m’insupportent, me dépriment, et je n’ai qu’une envie, en prendre un pour taper sur tous les autres.

    Ce roman n’a pas dérogé. Tout m’agaçait, et aucun personnage ne m’était sympathique (pour des raisons que tu exprimes très bien). S’il n’avait pas fait partie du book club, je l’aurais peut-être laissé tomber (j’étais en vacances, je n’allais quand même pas me forcer, non ?), mais après tout, j’étais aussi là pour sortir de ma zone de confort…

    Et puis… Il n’était pas si mal écrit. J’aimais beaucoup ce récit à plusieurs voix et plusieurs époques – très bien construit d’ailleurs, je ne me suis jamais perdue. Et si l’accumulation des névroses reste assez indigeste à mon goût, je trouvais tout cela très bien décrit. J’ai fini par me laisser entraîner, jusqu’à la fin – bien qu’en soupirant régulièrement.

    Arrivée au dénouement, j’ai refermé le roman avec une certaine satisfaction (ouf, un peu d’espoir de légèreté pour les personnages )- et un sentiment de devoir accompli ; et… j’ai vite attrapé un bouquin plus léger.

    Bon, je crois que le prochain devrait être plus à mon goût… 🙂

  2. Bonsoir tout le monde !
    Alors moi, contrairement aux deux premiers livres, j’ai assez aimé ce bouquin. J’entends bien tout ce qu’on peut reprocher aux névroses des gens riches, mais je ne résiste pas à une bonne saga familiale sur plusieurs générations et les Américains sont quand même super forts pour ça, je trouve (d’ailleurs, j’ai aussi dévoré Jalna quand j’étais petite et certains des personnages sont des sacrés numéros aussi !) J’ai aimé les histoires qui s’entrelaçaient, le regard très lucide sur les névroses de chacun et malgré tout, le sens de la famille qui surpasse le reste.
    Après, ce n’est pas non plus un coup de coeur inoubliable, mais j’ai aimé suivre les aléas de cette famille même s’ils sont tous très différents de moi. Et à part Violet, je crois que je les ai tous trouvés touchants à un moment ou à un autre.
    Sinon je l’ai lu en anglais et on m’a tellement appelée « kid » quand j’étais aux USA (même à presque 40 ans) que ça ne m’a pas fait hausser un sourcil (après, je ne sais pas si j’aurais réagi pareil avec gamine, mais maintenant que j’ai lu ton ressenti, je suis forcément biaisée :))

  3. Je suis tellement d’accord avec ton avis que je suis bien contente de ne pas l’avoir lu avant de rédiger ma chronique, sinon je crois que je me serais contentée d’un lien vers ton billet 😉

  4. Avis mitigé ici aussi.
    J’adore les sagas familiales (fan des Cazalet aussi, et on m’a conseillé « 7 soeurs »), donc public conquis d’avance on va dire.
    J’ai beaucoup aimé le style d’écriture, et contrairement à toi je n’ai pas eu envie d’abandonner en cours de route, je dirais même plutôt impatiente de lire la suite.
    En revanche je n’ai pas vraiment accroché aux personnages, et finalement l’histoire ne me laissera pas un souvenir impérissable…
    Donc en résumé très bonne lecture de vacances pour moi mais qui ne fera pas partie de mes livres préférés.

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