« Les strates » (Pénélope Bagieu)

Je fais partie des fans de la première heure de celle que j’ai d’abord appelée Pénélope Jolicoeur – le pseudonyme avec lequel elle signait son hilarant blog dessiné il y a… presque 15 ans. J’ai assisté à plusieurs de ses premières dédicaces (avant qu’il commence à y avoir beaucoup trop de monde pour moi); je l’ai suppliée de me vendre un deuxième exemplaire d’une des oeuvres qu’elle avait exposées dans une galerie du Marais (et je suis allée la chercher à l’atelier qu’elle partageait alors du côté de Bastille avec quelques potes). Je n’ai pas accroché pareillement à tous ses bouquins: la trilogie des « Joséphine » ne m’a pas parlé du tout; « La page blanche » co-signée avec Boulet m’a laissée perplexe. En revanche, j’ai toujours admiré son parcours d’artiste et, ces dernières années, de féministe progressivement déconstruite. J’apprécie notamment qu’elle profite de sa notoriété pour parler de choses importantes et tacler quelques idées reçues, d’une manière toujours très posée et bien argumentée même quand on sent qu’elle bout à l’intérieur. Bref, je suis très fan de la personne, mais il me semble garder un regard critique sur son travail. 

Du coup, si je vous dis que sa dernière bédé, c’est de la bombe, vous pouvez aussitôt foncer chez votre libraire pour vous la procurer. 

Mais pour celleux parmi vous qui ne me feraient pas une confiance aveugle (quelle drôle d’idée!), je vais quand même me fendre de quelques arguments. 

« Les Strates« , c’est une collection d’histoires autobiographiques tirées de l’enfance et de l’adolescence de l’autrice, des événements fondateurs qui ont participé en relief ou en creux à la construction de l’adulte qu’elle est devenue. D’un côté, c’est très intime, l’oeuvre d’une créatrice arrivée à suffisamment de maturité dans son art et suffisamment de stabilité dans sa vie personnelle pour oser se montrer vulnérable en livrant des choses sensibles et personnelles. Et de l’autre, ça a une dimension résolument universelle: nous avons (presque) tou.te.s connu un premier amour dévorant, eu un gros chagrin d’amitié, perdu un.e aïeul.e ou un animal adoré. Et les femmes parmi nous auront (presque) toutes subi des attouchements non-désirés – ou pire, hélas -, auront (presque) toutes eu la même réaction de sidération, de déni voire de culpabilité. 

Si je n’avais guère apprécié le dessin entièrement au crayon gris dans « California Dreamin' », ici, je le trouve particulièrement approprié. Avec la très chouette présentation sous forme de carnet de notes, il contribue à donner l’impression de lire un journal intime faussement naïf. Faussement, car la virtuosité de la construction dans « Déjà vu » ou « Trois jours » ne laisse planer aucun doute sur la lucidité et la maîtrise narrative de Pénélope Bagieu. En l’espace de quelques cases, cette autrice est capable de vous arracher un sourire ému, un gloussement complice, des larmes de chagrin ou des hoquets de rage. Elle sait aussi bien se moquer du comportement théâtral de l’ado qu’elle était autrefois que la considérer avec tendresse et indulgence, voire une pointe d’admiration. Et surtout, peindre à petites touches quasi impressionnistes toute la complexité et la difficulté de grandir fille. Dans un registre intime plutôt qu’historique, « Les Strates » est à sa façon aussi fort et féministe que les deux tomes de « Culottées ». Sérieusement, il vous le faut. 

2 réflexions sur “« Les strates » (Pénélope Bagieu)”

  1. Je l'admire énormément, j'ai la chance d'avoir une dédicace (pour cadavre exquis qui m'avait un peu déçue) et en revanche ma fille est biberonnee aux culottées !
    Je viens de finir les strates, en larmes évidemment…

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