[CRACOVIE] Où je tente d’éviter un reboot culinaire de Kafka

La nuit fut un peu agitée: le ventilateur au plafond de notre chambre nous a dispensé une agréable fraîcheur, et le matelas de notre lit est raisonnablement confortable; en revanche, le sommier grince et craque comme s’il était sur le point de rendre l’âme chaque fois qu’un de nous deux remue le petit doigt. Du coup, nous sommes réveillés à 6h30 et debout une heure plus tard. Nous traînons dans la pièce à vivre de notre Airbnb la plus grande partie de la matinée avant de nous mettre en route, de nouveau vers Stare Miasto où j’ai repéré deux musées qui ne devraient pas beaucoup intéresser les familles avec enfants ni les bandes de jeunes. 

La bonne nouvelle, c’est qu’il fait un peu moins chaud qu’hier. Et aussi, qu’il reste encore la taille au-dessus dans le T-shirt du HRC vis-à-vis duquel j’ai péché par excès d’optimisme hier. La mauvaise nouvelle, c’est que contrairement à ce qu’affirmait mon guide, le musée de la pharmacie n’est pas du tout ouvert le dimanche. Nous nous rabattons sur un déjeuner rapide dans une cantine voisine, Przypiecek, spécialisée dans les assortiments de pierogis délicieux et à des prix ridicules. Par contre, si on est ce que l’on mange, je crains qu’on ne se réveille tous les deux changés en raviolis avant la fin de la semaine. 

Nous tournons un long moment autour de la barbacane sans en trouver l’accès. Au musée de la ville voisin, où nous tentons de nous renseigner auprès de la dame du guichet, celle-ci nous aboie « Polish only! ». Je suis surprise par l’agressivité systématique des autochtones à qui nous demandons (toujours très poliment) notre chemin. Je peux comprendre qu’ils ne parlent pas anglais – même si ça me semble étrange lorsqu’il s’agit d’employés de lieux archi-touristiques -, mais pourquoi prendre comme une attaque le fait que des étrangers ne maîtrisent pas leur propre langue? Chouchou, spécialiste du tableau d’ensemble et originaire d’un pays où la question identitaire est également forte, me répond avec sagesse que si tout le monde avait tenté de m’envahir et d’effacer ma culture au fil des siècles, je serais peut-être moi aussi chatouilleuse sur la question. Bref, avec un petit coup de main de l’office du tourisme voisin, nous finissons par trouver une porte planquée dans la seule minuscule portion de muraille que nous n’avions pas inspectée. 

Nous nous dirigeons ensuite vers la Maison Hipolit, aménagée en musée qui témoigne du style de vie de la bourgeoisie polonaise à partir du 17ème siècle. La déco hyper chargée me fait saigner les yeux; si j’avais dû vivre entre ces murs, elle m’aurait donné des cauchemars. Je note combien les lits sont courts: même mon mètre cinquante-quatre aurait du mal à y dormir à l’aise. Je relève aussi la présence, sur le bureau de la jeune fille de la maison, d’un soutien-menton destiné à garantir sa bonne posture. Seuls un petit fauteuil avec un dossier en forme de coquillage et le coin du salon dressé pour le thé avec de jolies tasses en porcelaine trouvent grâce à mes yeux. Sans même parler de l’électricité et de la plomberie moderne, je suis bien contente d’être née à la fin du 20ème siècle! (Oui, malgré les papiers peints à fleur orange et marron absolument atroces qui ornaient les murs des appartements français dans les années 70.)

De nouveau, nous tournons dans la vieille ville à la recherche d’un endroit où boire un verre et nous reposer un moment, sans qu’aucun des établissements passés en revue ne me satisfasse. C’est néanmoins l’occasion d’entendre le hejnal, célèbre air de trompette joué toutes les heures – de jour comme de nuit! – depuis le sommet de la basilique Sainte-Marie. Je finis par proposer de retourner à la Maison Hipolit qui a un joli café au rez-de-chaussée. Tout à l’heure, la table qui me plaisait était occupée, et je n’avais pas voulu m’installer ailleurs. Cette fois, elle est libre, youpi! Nous nous installons au milieu des plantes vertes. Ma limonade à la fraise ressemble plutôt à un jus de fraise coupé à l’eau, et mon sernik (gâteau au fromage blanc polonais) arrive dans une verrine, mais peu importe. En revanche, les trois étudiantes françaises qui jacassent super fort dans le fond, je m’en serais vraiment passée. Et quand un groupe de sept personnes dont un bébé bruyant vient s’installer à la table voisine de la nôtre, Chouchou propose qu’on s’en aille pendant qu’il reste encore quelque chose de mes nerfs. (Si quelqu’un se fait la réflexion qu’il a bien du mérite de me supporter: oui, c’est absolument vrai, mais je fais aussi avec ses particularités qui dans certains domaines n’ont rien à envier aux miennes.)

Je sors du Magia Café à moitié décomposée, et même s’il est encore tôt, nous décidons qu’il vaut mieux rentrer à l’appartement. Pour changer un peu, nous redescendons non pas par la voie royale, mais par la coulée verte qui ceinture Stare Miasto. Ici aussi, beaucoup de monde, mais les gens sont plus calmes et il fait frais sous les arbres. Ca doit être un endroit très agréable pour pique-niquer le midi. Arrivée à l’Airbnb, je m’écroule comme une masse et somnole un long moment sur le canapé. 

Nous ressortons peu avant 19h pour aller manger au thai d’en face, histoire de diminuer le risque de métamorphose en pierogis. Puis nous enfilons les rues très animées de notre quartier, où l’ambiance est vraiment festive et bon enfant, jusqu’à la passerelle du Père Bernatek qui enjambe la Vistule (le même fleuve qu’à Varsovie). De gracieux acrobates de métal y sont suspendus en l’air sur fond de soleil couchant hélas aux trois quarts dissimulés par de gros nuages. Lorsque je vais me coucher peu avant minuit, ces derniers éclatent en libérant l’orage le plus impressionnant auquel j’ai jamais assisté. Les éclairs se succèdent à des intervalles très courts, illuminant notre chambre; les coups de tonnerre résonnant tout près, la pluie tombe à verse, et mon cerveau me chuchote que ce serait vraiment horrible de mourir noyée dans les galeries de la mine que nous devons visiter demain. Voilà voilà voilà. 

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