Armalite au pays des neuroatypiques #5

 

La procédure de diagnostic des TSA prévoit, après le bilan neuro-psy à l’issue duquel on a déjà une assez bonne idée du résultat, qu’on fasse confirmer celui-ci par un médecin – généralement un psychiatre. Il s’agit d’une étape indispensable si l’on veut réclamer une carte ou une allocation handicapé. Puisque ce n’était pas mon cas, j’ai un peu hésité à effectuer cette démarche, les praticiens qualifiés étant très peu nombreux et leur planning souvent plein des mois à l’avance. Mais il m’a suffi de deux ou trois coups de fil passés sans conviction début mai pour décrocher un rendez-vous fin juillet. La secrétaire a bien précisé: « Vous avez de la chance, on vient d’avoir une annulation; sinon, c’était en octobre ». 

Le psychiatre que je vais voir consulte tous les vendredi matin dans un grand hôpital de l’aire toulonnaise où je n’ai jamais mis les pieds; à vrai dire, je ne sais même pas où il se trouve. Mais le site de la RMTT m’apprend que l’unique ligne de bus qui dessert Monpatelin marque un arrêt à 7 mn à pied de ma destination. Je consulte les horaires, décide de prendre non pas le bus qui m’y déposera pile à l’heure mais celui qui passe une demi-heure plus tôt pour avoir de la marge en cas de problème. Puis je vais sur Google Maps, fais une capture d’écran du trajet entre l’arrêt de bus et l’hôpital et commence quand même à stresser deux jours avant le rendez-vous, comme chaque fois que je dois aller dans un lieu que je ne connais pas. En plus, un hôpital en pleine pandémie… Bref. 

Ce matin, donc, je pars de chez moi en avance avec un FFP2 – et m’en réjouis très fort quand je vois que la moitié des passagers du bus ont leur propre masque sous le nez ou le menton. Arrivée à l’hôpital à 9h20 pour un rendez-vous à 10h, je flippe quand même un peu quand, après avoir pris l’ascenseur bleu au fond du hall et être montée au premier étage comme indiqué au téléphone, je débouche sur une zone de réception grouillante de monde où les secrétaires, le vigile et le personnel d’entretien bossent museau au vent. Sérieusement? Quelqu’un a entendu dire que le variant Delta était mille fois plus contagieux que la souche d’origine? Ou jeté un coup d’oeil à la remontée fulgurante des contaminations et des hospitalisations? Franchement, une telle désinvolture de la part des gens qui devraient être parmi les premiers concernés, ça me fume. 

En plus, je stresse parce qu’aucun service de psychiatrie n’est mentionné dans la liste des services présents à l’étage. Mais un museau au vent me confirme que si, je suis bien au bon endroit. Je vais me poser dans la salle d’attente avec un ticket numéroté, et j’attends 25 mn qu’on m’appelle pour fournir ma carte d’identité, ma carte Vitale et ma carte de mutuelle, en échange desquelles je reçois une pleine planches d’étiquettes à mon nom (pour coller sur quoi, mystère). Puis j’attends de nouveau – heureusement que j’ai emporté un bouquin. Il y a non loin de mon siège un jeune adulte probablement autiste qui passe son temps à faire des bonds sur place en poussant des cris aigus de mouette. Il me donne envie de me rouler en boule dans un coin avec les mains plaquées sur les oreilles, et l’impression d’être à la fois 1/une connasse validiste 2/une affabulatrice vu que clairement, on ne joue pas dans la même catégorie. Je suis vraiment d’excellente humeur. 

Une infirmière finit par venir me chercher et m’amène dans un bureau minuscule où le docteur est assis avec une autre infirmière. Je manifeste mon étonnement et mon malaise de devoir parler à trois inconnus; ils sourient et hochent la tête d’un air compréhensif, mais personne ne fait mine de bouger. Bien, bien, bien. Je donne mon compte-rendu de bilan neuro-psy au psychiatre qui le parcourt rapidement. « Ah, je vois que vous avez su vous trouver un job sur mesure », se marre-t-il. Perplexe et sur la défensive, je demande ce qu’il y a de si drôle. « Non non, c’est très bien »,  m’assure-t-il avant de commencer à m’assener des généralités à la grosse louche: « Avec votre HPI, il vaut mieux que vous soyez seule dans votre coin; ça vous permet d’échapper à l’imbécillité des autres, c’est ça? ». Je le sens globalement bienveillant, mais son paternalisme m’insupporte, et je suis à deux doigts de me lever et de partir en claquant la porte. 

Il me demande si j’ai testé des traitements médicamenteux pour mon anxiété. Je lui résume mes deux expériences désastreuses avec des anti-dépresseurs. Il suggère des régulateurs d’humeur, une piste intéressante que je n’ai pas osé aborder avec mon généraliste, mais finit par ne me prescrire que du Temesta à prendre en cas de crise aiguë, parce que je lui ai expliqué que c’était le seul des anxiolytiques testés qui fonctionnait sur moi (merci Gasparde pour les comprimés de dépannage envoyés par la Poste quand je stressais à l’idée de prendre le train à la sortie du premier confinement). Une des infirmières me tend un Post-It avec trois noms de neuro-psys qualifiées en matière de TSA qui consultent pas trop loin de Monpatelin. Puis il clôture l’entretien, qui a duré moins d’une demi-heure, en me disant de ne surtout pas hésiter à revenir en cas de besoin. Je me retiens de répondre qu’il n’y a aucun risque que ça arrive. 

Dans le bus du retour, le chauffeur, le contrôleur et la moitié des passagers portent leur masque sous le menton. J’ai vraiment bien fait de me lever de bonne heure pour ça. 

1 réflexion sur “Armalite au pays des neuroatypiques #5”

  1. Laurence Genève

    Merci pour ce récit que je trouve passionnant. Cela me rappelle une expérience vécue en consultation à l'hôpital il y a deux ans. J'avais vraiment détesté devoir raconter ma vie devant trois inconnues….J'ai l'habitude des consultations médicales privées, seule face à un médecin….Pas devant trois personnes dont on ne me dit rien: qui est qui? pourquoi elles sont là?…Rien qu'à lire ton compte rendu, je me suis replongée dans ce moment désagréable. Tout ça pour dire: je comprends bien ton agacement

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