Les traductions les plus galères de ma carrière #3

Début 2016, l’éditeur qui avait déjà publié ma traduction préférée de tous les temps, « Les quinze premières vies d’Harry August », m’a confiée celle du roman suivant de l’autrice: « Touch« . Ici aussi, il était question d’un individu doté d’un pouvoir un peu particulier qui l’isolait du reste de l’humanité. Depuis sa mort en des circonstances particulièrement violentes, Kepler était un fantôme qui survivait en se déplaçant de corps en corps. Pour changer d’hôte, un simple contact physique lui suffisait. 
Le gros problème, c’est que le sexe d’origine de Kepler n’était mentionné à aucun moment. Or, contrairement à l’anglais, le français attribue un genre à chaque nom. Lorsque je rencontre cette ambiguïté dans un court passage, je me débrouille en répétant le nom du personnage au lieu de lui substituer un article passé la première occurrence, et en n’utilisant que des adjectifs épicènes ou des tournures neutres. Mais ce procédé donne des phrases qui ne sonnent pas toujours très naturel; s’agissant d’un personnage présent dans toutes les scènes, il était intenable sur la longueur d’un roman. 

D’un autre côté, je ne voulais pas arbitrairement décider que Kepler était une entité masculine ou féminine à la base – la problématique du roman tournant autour de l’identité, cela aurait enlevé quelque chose d’essentiel à l’intention de l’autrice. Alors, j’ai décidé de traiter grammaticalement Kepler comme un homme quand il était dans un corps d’homme, et comme une femme quand elle habitait un corps de femme. Les rares fois où j’ignorais le sexe de son hôte, je me rabattais brièvement sur la solution mentionnée au paragraphe précédent. 
Depuis que j’ai traduit ce roman, l’écriture inclusive a fait son apparition en France. Désormais, lorsque je me retrouve confrontée à un personnage non-binaire, j’ai la possibilité d’utiliser le pronom « iel » pour traduire le « they » neutre de l’anglais – ça a été un peu tendu au début pour le faire accepter par certains de mes éditeurs, mais tous sans exception ont fini par s’y faire. En revanche, ça coince toujours au niveau des adjectifs: s’il est possible d’écrire, disons, « grand.e » dans un tweet, un formulaire ou un article de journal, je ne me vois pas l’employer dans une ligne de dialogue. A quand l’apparition d’un vrai neutre en français?

5 réflexions sur “Les traductions les plus galères de ma carrière #3”

  1. En tant que passionnée de langue française (et formatrice ), je m'intéresse beaucoup à l'évolution de la langue en général et à l'écriture inclusive en particulier (y compris par comparaison avec d'autres langues). Je savais bien sûr que de nombreuses langues étaient bien plus "neutres" que la nôtre (une façon de résumer le schmilblick ^^), mais je n'avais jamais envisagé que cela puisse poser de tels problèmes de traduction.

    Me voilà plongée dans un abîme de réflexion…

    Décidément, j'adore cette série d'articles !

  2. Est-il possible de poser des questions à l'auteur lorsque ce genre de problèmes se pose ?

  3. @Ann: Quand j'ai eu l'occasion de le/la rencontrer, en général j'ai un moyen direct de le/la joindre. Sinon, j'essaye les réseaux sociaux. En désespoir de cause, je demande à l'éditeur de faire transmettre ma question par l'agent littéraire.

  4. C'est le moment où j'annonce avoir dévoré ces traductions :), et m'être posé la question du sexe de Kepler sans trouver de réponse dans le texte. Cela m'a d'ailleurs fait penser à un roman de Maïa Mazaurette, où j'ai eu le même problème. Ca fait aussi réaliser qu'en vrai… On s'en fout. (à part pour la traduction, donc.)

Les commentaires sont fermés.

Retour haut de page