Comment les traducteurs littéraires sont-ils rémunérés? 1/2

En France, les traducteurs littéraires sont considérés comme faisant partie du corps de métier des auteurs. Nous avons un statut d’indépendants, et pour chaque ouvrage sur lequel nous travaillons, nous signons un contrat avec la maison d’édition qui en a acquis les droits français. Ce contrat prévoit une rémunération en droits d’auteur (DA), c’est-à-dire, un pourcentage sur les ventes – le chiffre d’affaires, pas le bénéfice -, qui peut varier d’un éditeur à l’autre. Le plus bas que j’aie touché était de 0,3%, pour de la bédé; le plus haut, de 2%. D’après mon expérience, la plupart des maisons d’édition proposent 1%. Cela signifie que sur un livre vendu 20€ en librairie, le traducteur recevra 0,20€. 

Problème: les ventes ne sont comptabilisées qu’une fois par an. Si on ajoute à ça le délai de traduction puis de publication et de première période d’exploitation, il pourrait s’écouler jusqu’à 3 ans entre le moment où l’on commencerait à travailler et celui où on toucherait le premier centime de rémunération. Pour permettre au traducteur de ne pas mourir de faim dans l’intervalle, il est donc prévu une avance sur droits appelée à-valoir. Cette avance lui est versée au moment où il effectue le travail: souvent, une moitié à signature du contrat et l’autre à la remise ou à l’acceptation de son texte (avec des délais de règlement plus ou moins longs selon les maisons d’édition). 
L’à-valoir viendra en déduction des DA réels. Il s’agit d’un minimum garanti et non-remboursable: autrement dit, même si l’ouvrage fait un flop retentissant ou que l’éditeur renonce à le publier pour une raison quelconque, il restera acquis au traducteur. En revanche, si l’ouvrage génère des DA au-delà de ce seuil, l’éditeur devra lui verser l’excédent. 
Dans le cas de notre bouquin à 20€ avec 1% de DA, admettons que le traducteur ait reçu un à-valoir de 5000€ bruts. Pour qu’il retouche quelque chose, il faudrait que le livre se vende à 25 000 exemplaires, un chiffre rarement atteint de nos jours. Donc, à moins de traduire Dan Brown ou J.K. Rowling, mieux vaut ne pas compter recevoir de DA excédentaires. Cela m’est arrivé 31 fois dans ma carrière sur 300 ouvrages traduits, et dans 30 cas sur 31, c’était parce que j’avais touché un à-valoir très bas assorti, pour compenser, de DA à 2%, si bien que l’avance avait été vite rattrapée. Le 31ème, c’était une grosse bédé primée à Angoulême: petit à-valoir car peu de texte, mais prix de vente élevé qui a permis de générer quelques centaines d’euros de DA excédentaires.
Dans la seconde partie de ce billet, je vous expliquerai comment sont calculés les à-valoir proposés aux traducteurs. Et si vous avez des questions, n’hésitez pas à me les poser en commentaire!

10 réflexions sur “Comment les traducteurs littéraires sont-ils rémunérés? 1/2”

  1. Super intéressant !

    Merci !

    J'ai des questions : dans les livres jeunesse de mon fils (albums pour très jeunes enfants) je remarque que parfois le traducteur n'est pas cité. Est-ce légal ? Qu'est-ce qui fait que le traducteur est cité ou non?
    La difficulté de traduction entre-elle en compte dans le salaire du traducteur ?

  2. @Myriam: Légalement, le traducteur DOIT être cité, c'est ce qu'on appelle le droit moral sur son texte. Je n'ai jamais eu de cas où mon nom ne figurait pas sur le bouquin même; en revanche, on a très souvent repris des parties de mes trads sans me citer. Et une fois, j'ai écrit un supplément Buffy de 10 pages pour Télé 7 Jours: mon nom n'apparaissait nulle part dans le magazine…
    (Et on ne peut absolument pas parler de salaire pour un traducteur littéraire, donc: nous sommes payés en droits d'auteur, ce qui est un principe de rémunération aux antipodes du salaire.)

  3. Très intéressant, j’adore quand tu nous parles de ton métier ! J’aimerais en profiter pour poser une petite question qui m’a turlupinée plusieurs fois : le rapport entre qualité du texte original et qualité de la traduction… Je m’explique :
    – Bon texte + bon traducteur : un régal
    – «  mauvais » texte ( enfin, disons que le style serait largement perfectible) + traducteur médiocre : on laisse tomber
    – Bon texte + traducteur médiocre = dommage, quel gâchis

    Mais qu’en est-il du «  texte médiocre + bon traducteur « ? Le traducteur est-il censé respecter le texte y compris dans tous ses défauts, où cède-t-il à la tentation de l’améliorer ? Que ressent-il dans le premier cas ?

    Je me suis parfois posé la question…

  4. @Elmaya: Un texte médiocre, tu l'améliores toujours autant que tu peux. Tu supprimes les répétitions, tu fais des phrases plus fluides (sauf si leur absence de fluidité a une bonne raison d'être, par exemple si ce sont les dialogues d'un personnage au vocabulaire limité), tu enrichis un chouïa pour éviter l'abus d'auxiliaires ou les dix milliards de "dit-il/elle". Par ailleurs, dans presque chaque bouquin, je corrige plusieurs incohérences que l'éditeur d'origine n'a pas repérées… Tu ne peux pas changer le fond, mais tu peux rapetasser la forme pour la rendre aussi cohérente et agréable que possible en français (tout en respectant l'esprit de la VO, évidemment). En général, les éditeurs t'y encouragent.

  5. Merci beaucoup de ta réponse !
    Je me rappelle avoir beaucoup aimé une série traduite, d’un bon niveau littéraire ; à l’arrêt de la traduction, je l’avais poursuivie en vo ( anglais), et j’avais été surprise de trouver le style moins «  littéraire « …

    En y réfléchissant, ça peut peut-être expliquer en partie que certains romans aient plus de succès à l’étranger que dans leur langue d’origine…

  6. @Elmaya: Je me souviens avoir lu en français "L'ombre du vent" de Carlos Ruiz Zafon. Le style était superbe, mais paraît-il assez éloigné de la VO espagnole (ce que je ne suis pas allée vérifier), et certains lecteurs semblaient penser que c'était une forme de dénaturation de l'oeuvre originelle. La vraie question pour un traducteur, c'est de savoir s'il faut privilégier la fidélité à la VO ou le plaisir de lecture dans la langue d'arrivée. Et ne serait-ce que d'un point de vue commercial, les éditeurs préfèrent évidemment la seconde option!

  7. @Sylvie: Non, je ne l’ai jamais fait, je ne pense pas qu’il y ait une grosse demande!

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