Comment je m’y prends pour traduire un roman (2/2)




PREMIET JET / RELECTURE


Certains de mes collègues font un premier jet kilométrique et passent ensuite beaucoup de temps à le mettre en forme. Moi, c’est l’inverse: je soigne énormément mon premier jet, et en relecture, je me contente de supprimer les coquilles et les répétitions, de corriger quelques tournures maladroites, d’améliorer un jeu de mots ou de remplacer un terme du lexique si j’ai eu une meilleure idée entre-temps. Pour un roman dont la traduction m’a pris deux mois, je consacre deux ou trois jours à la relecture avant envoi à l’éditeur, pas davantage.

DICTIONNAIRE(S)
Lorsque j’ai commencé à exercer, en 1994, mon unique outil était un gigantesque Harrap’s papier en deux volumes. Il prenait une place dingue; il était horriblement lourd à manier, et la plupart du temps, je n’y trouvais pas les termes trop spécifiques que je cherchais. Quant aux références culturelles, si je ne les comprenais pas, c’était une énorme galère pour réussir à les clarifier. De ce point de vue, l’apparition d’Internet a révolutionné ma vie professionnelle.

Aujourd’hui, si j’ai un doute sur un nom appartenant à un champ lexical que je maîtrise mal ou une expression peu usitée en langage courant, je commence par chercher dans le dictionnaire en ligne Lexilogos, ou tout simplement sur Google. Internet regorge de sites dédiés à tous les sujets possibles et imaginables; si je bute sur le nom français des figures de cheerleading, comme ça m’est arrivé récemment, je trouverai toujours une liste de vocabulaire anglais/français mise en ligne par une pratiquante passionnée. Il faut juste chercher un peu. 

Je n’hésite pas non plus à faire appel aux connaissances de mes collègues – sur Facebook, nous avons un groupe d’entraide réservé aux traducteurs de l’imaginaire – ou même de mon entourage: « Dis, toi qui pratique le XXX, comment tu appelles le bidule qui sert à YYY? ». Enfin, le français supportant beaucoup plus mal les répétitions que l’anglais, le dictionnaire des synonymes du Crisco m’est souvent d’une aide précieuse. 

LEXIQUE

Lorsque je traduis une série, particulièrement si elle se déroule dans un monde imaginaire avec énormément de termes inventés, j’établis un lexique dans un fichier distinct, afin de ne pas risquer d’incohérences de traduction d’un tome sur l’autre (et aussi par charité envers le traducteur qui prendrait éventuellement ma relève si je devais abandonner cette série pour une raison de santé ou de planning). J’y consigne le vocabulaire spécifique et les noms de lieux, ainsi que certaines expressions qui reviennent fréquemment. Par ailleurs, je tiens à jour une liste de tutoiement et de vouvoiement entre les personnages – une distinction qui n’existe pas en anglais et qui est donc laissée à l’appréciation du traducteur.

CORRECTIONS

Quelle que soit l’attention apportée à mon travail, il reste TOUJOURS une erreur quelque part, et plein de petites choses qui pourraient être améliorées – soit objectivement, soit selon les critères spécifiques de l’éditeur. Chacun de mes clients a une liste personnelle de bêtes noires, verbes qu’il refuse d’employer ou tournures qu’il déteste, et j’ai du mal à me souvenir de toutes. Une fois que j’ai remis ma traduction, quelqu’un (parfois une éditrice junior, parfois une correctrice free lance) la relit donc pour proposer des changements.

La quantité de corrections suggérées varie énormément d’un éditeur à l’autre, et même d’un ouvrage à l’autre selon la personne qui m’a relue. Il arrive qu’il n’y ait pratiquement rien, et il arrive aussi que je peine à reconnaître mon texte. Il arrive que je trouve le travail de la correctrice ultra-pertinent, et il arrive aussi que je m’arrache les cheveux en découvrant mon texte truffé d’erreurs qui ne s’y trouvaient pas à la base. Je suis libre de refuser toute correction relevant uniquement d’une appréciation subjective. Mais il n’est guère judicieux de se battre pour des peccadilles, d’autant que je m’efforce toujours de justifier ma réaction par écrit et que ça prend un temps délirant.

Lorsqu’il a reçu mon retour, l’éditeur valide les corrections que j’ai acceptées, et le texte part en composition. Au bout d’un délai variable, je récupère un nouveau fichier appelé épreuves corrigées, et c’est là l’ultime possibilité de signaler un problème avant que le texte soit envoyé chez l’imprimeur. A ce stade, normalement, il ne doit rester que très peu d’erreurs, et elles ont le plus souvent trait à la mise en page. Mais je ne crois pas avoir jamais tenu entre mes mains un livre publié dans lequel il ne subsistait pas au moins une coquille. 

6 réflexions sur “Comment je m’y prends pour traduire un roman (2/2)”

  1. Merci pour ces articles très intéressants. Etant psychorigide, je pense que cela me gênerait que mon nom soit associé, comme traductrice, à un texte dans lequel on aurait "corrigé" ma traduction avec des changements que j'aurais jugés non pertinents. Ou pire, j'aurais du mal à accepter que des coquilles soient ajoutées lors de l'impression. Mais ma foi peut-être que cela fait partie du métier.

  2. Super intéressant comme article !
    Je trouve cela passionnant de découvrir des métiers éloignés de son champs de connaissance/ habitude et de découvrir tout ce que cela implique de réaliser la traduction d'une oeuvre 🙂

  3. (Je suis émerveillée par l'illustration de l'article ! Je n'avais jamais vu un thesaurus sous cet angle 😉 )

    C'est effectivement super intéressant de découvrir les coulisses du métier ! (et j'espère que les consoeurs et confrères sont reconnaissants pour la transmission du lexique, parce que j'ai souvenir d'une série phare d'Orson Scott Card où les noms ont été changés d'un tome à l'autre, ça cassait bien l'expérience de lecture… Je m'étais dit à l'époque que le nouveau traducteur aurait pu faire l'effort d'aller lire le tome précédent, mais maintenant je comprends bien qu'il n'y avait juste pas le temps)

  4. Ah Crisco, mon meilleur ami 🙂
    Je suis curieuse du coup, est-ce qu'on peut "postuler" à ce groupe Facebook ?

  5. Très intéressant d'en savoir plus sur ton travail !

    Au sujet des personnes qui interviennent dans le processus, je m'étonne d'un détail : dans le dernier point "Corrections", tu indiques Clients et Éditeur (au masculin), et Éditrice junior et Correctrice.
    Tu remarques une répartition fort genrée des métiers ?

    Belle journée !

  6. @Allie: Je peux t'ajouter si tu traduis bien de l'imaginaire, et si tu m'indiques ton vrai nom (celui de ton profil FB perso) par MP ou mail.
    @Clarisse: Quand je parle de clients ou d'éditeurs, je parle en réalité des maisons d'édition dans leur ensemble. Mais mes interlocuteurs individuels, les salariés de ces maisons d'édition, sont à 90% des femmes. Quant à la correction, en 25 ans de métier, pas une fois je n'ai eu affaire à un homme.

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