Duplex pour 1

Sophie veut s’acheter un appartement. Son post (que je ne linkerai pas ici parce que, blonde que je suis, j’ignore comment faire) ravive en moi le mélange d’émotions très contradictoires que je nourris actuellement envers le mien.

Après avoir été locataire d’une dizaine d’endroits différents en l’espace de douze ans, et alors que je cohabitais avec l’Homme depuis quelque temps déjà, j’ai décidé de faire moi aussi le grand saut. La maison de l’Homme était trop petite pour le volume considérable de mes affaires (essentiellement bouquins et fringues), et surtout, j’avais besoin d’un endroit où m’isoler pour travailler, rêvasser et laisser libre cours à mes penchants un peu space pour la déco.

Je n’ai pas cherché longtemps. Le troisième appartement que j’ai visité était un duplex mignon comme tout, avec un chouette balcon d’angle, dans une résidence calme située à un kilomètre à peine de chez l’Homme. Je n’y étais pas entrée depuis cinq minutes que j’ai dit: « Je le prends, pas la peine de me l’emballer c’est pour manger tout de suite ». Enfin pas tout à fait, mais vous voyez l’idée. Un coup de foudre immobilier.

Donc… Je me suis joyeusement endettée sur quinze ans, avec des remboursements mensuels de 750 euros (de quoi me filer des sueurs froides à la perspective de manquer de boulot un jour). Pendant plusieurs mois, j’ai passé tous mes week-ends à repeindre les murs, effectuer ou faire effectuer tout un tas de menus travaux, tracer les plans de la bibliothèque sur mesure dont je rêvais depuis ma plus tendre enfance, chercher des meubles et des éléments de déco conformes à mes désirs. Malgré quelques petits détails gênants qui m’avaient échappé au moment de l’achat (le comptoir de la cuisine américaine était bien trop haut pour moi, le carrelage blanc avait été posé par-dessus d’immondes dalles kaki si bien que les portes raclaient par terre ou avaient été rabotées à l’arrache dans le bas), j’étais globalement ravie d’avoir enfin un endroit bien à moi où je venais bosser dans la journée avant de rentrer, le soir, dans la maison froide et impersonnelle de l’Homme.

Je me suis félicitée de mon investissement quand j’ai vu les prix de l’immobilier monter en flèche les trois années suivantes. Je m’en suis encore davantage félicitée quand, ma décision prise de quitter l’Homme, j’ai disposé d’un point de chute tout prêt et déjà presque entièrement aménagé pour le quotidien au lieu de devoir cohabiter encore avec lui le temps de trouver un autre logement.

Dans les mois qui ont suivi, j’ai pansé mes plaies dans cet appart au milieu de mes chats, de mes bouquins, de ma collection de magnets et des murs rose Malabar de ma chambre sous les toits. Par indolence naturelle et tendance au cocooning autant que par manque d’amis et d’activités dans le coin, je sortais très peu – une, deux fois par semaine dans le meilleur des cas, quand il fallait remplir le frigo ou passer à la Poste. Je vivais en quasi-autarcie dans mes 58 mètres carrés, et si je déplorais quelque peu leur situation isolée (moi qui ai toujours été une citadine dans l’âme), je n’envisageais pas d’y changer quoi que ce soit.

Puis je suis tombée amoureuse de quelqu’un qui habite à 1054 kilomètres de chez moi, et qui étant salarié peut très difficilement envisager une relocalisation en l’état actuel des choses. Depuis, je suis confrontée à un impossible dilemme. J’aime profondément cet appart. Il est bien plus qu’un logement – un refuge où je me sens en sécurité, une expression de ma personnalité, une extension de moi. L’argent est la moindre des choses que j’y ai investies. Outre le bazar incroyable que représente, d’un point de vue matériel, un déménagement vers un autre pays (et cette question angoissante: quelle chance y a-t-il pour que je retrouve une pièce dont les dimensions soient exactement celles de ma bibliothèque chérie?), outre la nécessité de réinvestir encore pas mal de sous que je préfèrerais dépenser en voyages pour obtenir quelque chose d’équivalent dans une capitale européenne, je n’ai aucune envie de renoncer à mon joli duplex dans une région où il fait bon vivre. Et ça m’emmerde profondément de penser qu’avec ma mentalité de nomade, j’ai fini par me laisser attacher dans un endroit par le truc le plus bourgeois qui soit: quatre murs et une grosse douzaine de planches.

Cet appart m’a énormément apporté. Il est aussi en train de m’enchaîner. Mais peut-être n’est-ce pas une mauvaise chose. Peut-être va-t-il m’empêcher de commettre une nouvelle fois la bourde que je fais systématiquement quand je tombe amoureuse: chambouler toute ma vie pour être avec quelqu’un qui ne le mérite pas forcément ou du moins, ne serait pas prêt à en faire autant pour moi. Peut-être va-t-il me motiver pour tenir bon jusqu’à l’obtention de ce que je désire réellement: une vie à cheval entre Bruxelles et le midi de la France.

Ou peut-être n’est-il qu’une excuse que j’utilise pour justifier ma frilosité à m’engager.

Suis-je une excentrique qui s’efforce de se bâtir un mode de vie sur mesure, ou juste une grande trouillarde qui ne veut pas se faire aspirer par le tourbillon d’une existence banale?

2 réflexions sur “Duplex pour 1”

  1. « Suis-je une excentrique qui s’efforce de se bâtir un mode de vie sur mesure, ou juste une grande trouillarde qui ne veut pas se faire aspirer par le tourbillon d’une existence banale?  »

    N’es-tu pas juste …. TOI ?
    Vivre entre Bruxelles, Paris, Toulon, les USA … c’est TOI.

    Tu es celle qui est partie chez les Amish du jour au lendemain. (faut des C… là lol)
    TU vis ce que tu as envie et tu as plusieurs envies.
    Tu es nombreuse mdrr

    C’est comme ça qu’on t’aime 😉

Les commentaires sont fermés.

Retour en haut