BOOK CLUB #4: « Le goûter du lion » (Ito Ogawa; traduction de Déborah Pierret-Watanabe)

Ce qui fait de ce livre grave et pudique un roman solaire, c’est d’abord le lieu: l’île aux citrons dans la mer intérieure du Japon, qu’il faut gagner en bateau; et encore, l’image magnifique de l’union de la mer, du ciel et de la lumière: la mer scintillante, illuminée par un incroyable sourire, surplombée par la Maison du Lion, ce lieu de paix où Shizuko a choisi de venir pour vivre pleinement ses derniers jours en attendant la mort. Avec elle, nous ferons la connaissance des pensionnaires – ses camarades, ses alliés et pour tout dire, sa nouvelle famille – ainsi que de la chienne Rokka qui s’attache à elle pour son plus grand bonheur. En leur compagnie, il y aura aussi les goûters du dimanche où grandit peu à peu son amour de la vie quand on la savoure en même temps qu’un dessert d’enfance, une vie qui aurait le goût de la fleur de tofu, d’une tarte aux pommes ou des mochis-pivoines.

Ito Ogawa est l’une de mes autrices préférées depuis la parution en français de son premier roman, « Le restaurant de l’amour retrouvé ». Aussi, j’étais ravie de lire « Le goûter du lion » dans le cadre de ce book club – certaine que contrairement aux choix des mois précédents, il ne pourrait pas me décevoir.

C’est un thème très difficile qui est abordé ici: celui de la fin de vie en soins palliatifs. Même si on a la chance de ne jamais y avoir été confronté pour un proche, on en a forcément des images douloureuses et déprimantes. Souffrance physique et morale de la personne malade, hôpitaux stériles au cadre peu engageant et au personnel débordé… On pourrait craindre que, afin de tisser les enchantements délicats du quotidien qui sont sa marque de fabrique, Ito Ogawa n’occulte la réalité crue de son sujet. Pour commencer, l’île aux citrons est un cadre paradisiaque tel qu’il en existe assez peu. Sans parler de l’improbable Maison du Lion, financée par un héritage particulier et tenu par une directrice-bonne fée perpétuellement vêtue d’une tenue de soubrette. Mais les tourments de Shizuko, obligée à 33 ans seulement de faire le bilan de sa vie tandis qu’un cancer en phase terminale ronge peu à peu ses facultés, sonnent tout ce qu’il y a de plus juste. Tout comme son déclin physique et le recours aux médicaments dont elle doit sans cesse augmenter le dosage.

Plusieurs choses vont pourtant la guider sur la voie de l’acceptation et de l’apaisement. D’abord – et cela ne surprendra pas les fans d’Ito Ogawa -, elle trouve un réconfort inouï dans la nourriture servie à la Maison du Lion, des plats si savoureux, aux saveurs si évocatrices qu’ils sont un baume pour le coeur autant qu’un régal pour les papilles. Ce premier plaisir des sens la rend plus réceptive à d’autres, telle la vue de la mer scintillant sous le soleil d’hiver ou l’écoute de morceaux de violoncelle. Ensuite, sans nier l’injustice de son sort et la révolte qu’il lui inspire, Shizuko choisit de considérer toute son existence sous l’angle de la gratitude (la seule pratique de développement personnel que je trouve réellement efficace et puissante). Enfin, elle se laisse apprivoiser par Rokka, une petite chienne qui vient combler son désir d’animal de compagnie inassouvi depuis l’enfance. Et ce n’est pas la seule opportunité que va lui donner sa mort imminente, puisqu’elle lui permettra également de rencontrer la petite soeur dont elle ignorait l’existence.

Après un roman narré à la première personne par son héroïne, Ito Oagawa choisit de conclure en faisant intervenir trois autres voix: celle de sa petite soeur, celle de la directrice de la Maison du Lion et celle du garçon qui lui a donné son dernier baiser. Tous trois évoquent, chacun à sa façon, le fait que Shizuko n’a pas complètement disparu – qu’elle demeure une présence ou une influence plus ou moins tangible dans leur vie, et que leur relation va se poursuivre sous une autre forme. C’est le moment où même l’athée hyper-rationnelle que je suis a sorti la boîte de Kleenex en ayant envie d’y croire. (Bon, ça n’a pas duré plus de quelques minutes, mais c’était toujours ça de pris!) Une fois de plus, j’ai refermé un roman d’Ito Ogawa totalement sous le charme. J’espère que ce sera aussi le cas pour celles d’entre vous qui m’ont accompagnée dans ma lecture.

Et vous? Si vous avez lu « Le goûter du lion », qu’en avez-vous pensé? La discussion est ouverte dans les commentaires. (N’hésitez pas à utiliser la fonction Réponse quand vous réagissez aux propos d’une autre lectrice; ça rend l’ensemble plus lisible.)

8 réflexions sur “BOOK CLUB #4: « Le goûter du lion » (Ito Ogawa; traduction de Déborah Pierret-Watanabe)”

  1. Pas facile d’écrire sur ce roman. J’avais un peu hésité déjà en lisant le résumé, alors que je m’attendais à la fin de vie d’une vieille dame. Mais lorsqu’il est apparu qu’il s’agissait d’une jeune femme mourant d’un cancer, je l’ai refermé d’un seul coup – sujet beaucoup trop sensible pour moi.
    Et puis… C’était Ito Ogawa, qui m’avait déjà fait beaucoup de bien ; et la couverture était si belle, si apaisante… Alors je l’ai réouvert, j’ai décidé d’essayer… et je suis heureuse de l’avoir fait.
    Je ne parlerai pas de l’histoire, de l’écriture, tu l’as très bien fait. Mais j’ai vraiment été touchée en plein cœur, et il y a longtemps qu’un livre ne m’avait pas fait pleurer ainsi ( la dernière fois, c’était pour Le temps n’est rien, d’Audrey Niffennegger). Et en même temps, c’est tellement lumineux…
    Il faudra que je le relise …

    1. Rholala, « Le temps n’est rien », j’ai meuglé comme un veau arrivée à la fin. J’ai tellement aimé le bouquin que ça a été le titre de mon tout premier blog, tenu un peu plus d’un an avant de basculer sur Le rose et le noir.

  2. Je l’ai lu et je l’ai beaucoup, beaucoup aimé. Il est rare de trouver dans un même roman autant de justesse, de délicatesse, d’humanité, de poésie. Et ces descriptions de nourriture, ça m’a donné envie de cuisiner et de goûter les plats du livre. J’ai pleuré moi aussi, et j’ai aimé imaginer quelques instants qu’il y avait une vie d’après.
    Je trouve brillant d’aborder un sujet aussi dur avec autant de vraisemblance sans tomber dans le pathos, de parler de gratitude sans tomber dans la niaiserie.
    J’ai adoré et découvert une autrice grâce à ce livre et je me suis empressée de lire Le restaurant de l’amour retrouvé dans la foulée (que j’ai adoré aussi).

    Merci pour cette belle découverte !

  3. Merci pour cette proposition (j’avais voté pour l’autre choix).
    Je suis très remuée par cette lecture. Parce que mon père est mort d’un cancer il y a 10 ans. Parce qu’un ami très cher s’est suicidé cet été…
    Je viens de le terminer et il faut que je le laisse reposer.
    Toutefois je peux déjà dire que je suis sortie « vidée » de cette première lecture. Parce que j’ai beaucoup pleuré. Et aussi parce que l’écriture simple et descriptive des beaux moments mais aussi des douleurs et de la déchéance de la fin de vie me fait ressentir regrets et culpabilité de n’avoir sans doute pas été à la hauteur de ces moments pour Eux.
    Mais je ressens aussi beaucoup de gratitude pour avoir lu ce livre à ce moment. Parce que la douceur de ces mots est aussi un apaisement. Et parce que les dernières pages, notamment celles de la petite sœur de Shizuko remettent la vie au centre du récit.
    Finalement je crois que ce livre me fait du bien parce qu’il me fait mal… Je crois que je manque de distance avec son sujet pour en voir la subtilité artistique. Mais je le relirai un peu plus tard. Et je lirai les autres œuvres de cette autrice.
    Et je profite de ce message pour te remercier pour tout ce que la lecture de ton blog et de ton compte instagram m’apporte (de beautés, de questionnements, de découvertes…).

  4. Premier coup de coeur pour moi dans ce book club <3

    J’ai vraiment adoré ce livre et ses émotions à la fois subtiles et fortes (j’ai moi aussi beaucoup pleuré en lisant certaines pages). Bien que l’héroïne ne se livre qu’assez peu, toujours par petites touches, je me suis beaucoup attachée à elle. C’est la force de cette lecture, je crois. Les personnages gardent une part de mystère, l'autrice ne force jamais le trait, et pourtant on ressent tout avec eux.

    Et bien sûr, je ne peux pas résister à un livre où la nourriture joue un rôle si important. J’attendais moi aussi avec impatience les goûters du dimanche (même si la nostalgie qui se dégage de ces pages m’a souvent mis la larme, voire la rivière, à l'oeil). Je ne sais pas trop ce que je crois de la vie après la mort, mais dans tous les cas, j’ai trouvé la fin très poétique et touchante et je me suis dit que chacun pouvait l’interpréter comme il le voulait.

    Bref, je suis ravie d’avoir découvert cette autrice. Je croyais en fait que j’avais déjà lu un livre d’elle mais non, je crois que j’avais confondu avec Hiromi Kawakami. Du coup, je suis prête à m’en commander d’autres ! Merci pour cette belle découverte.

    Et sinon, j’ai loupé les stories Instagram sur la lecture du mois prochain. Quelqu’un peut me donner le titre du livre d’octobre? Merci !

  5. Cette lecture m’a beaucoup plu. J’ai trouvé ce texte très touchant avec beaucoup d’humanité, lumineux sans jamais être niais ou mélo. Ce que j’aime chez l’auteur, et particulièrement dans ce livre, c’est son apparente simplicité. J’ai trouvé une grande profondeur derrière une trame assez simple et sobre au premier abord. La description des mets n’en rajoute pas, et si cela ne m’a spécialement donné faim, ça m’a fait ressentir de l’empathie pour les personnages, et parfois une certaine curiosité. En ce qui concerne mon histoire personnelle, je dirais que, bizarrement, ce récit m’a plutôt apaisée que remuée. De mes parents et ma fratrie, je suis la seule vivante.. Les décès survenus à différentes époques, sont arrivés assez brutalement, sans possibilité pour eux de s’y préparer réellement… Vivre cela par procuration m’a fait du bien, une tristesse apaisée en quelque sorte, peut être une certaine acceptation, même si mon coeur se serre en écrivant ces lignes.. En ces temps anxiogènes, cela m’a sorti un peu du mode « panique / révolte / impuissance » qui me mine souvent. Et puis il y a beaucoup de beauté dans ces descriptions, et cela fait beaucoup de bien.

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