[CRACOVIE] Où nous remontons le temps à bord d’une Trabant

 

Ce matin au petit dej’, nous goûtons les fameux obwarzanek dont les Cracoviens détestent (paraît-il) qu’on les qualifie de bagels. Alors je suis désolée messieurs-dames, mais ça a très exactement le goût d’un bagel, sauf que la forme plus large et plus fine le rend presque impossible à couper en deux et à fourrer dans un grille-pain. Nous ne sommes pas séduits. 

A 10h pétantes, une Trabant bleu ciel rutilante déboule dans notre rue et s’arrête devant nous. Un jeune homme blond avec une queue de cheval, un T-shirt rouge orné de minuscules éclairs et un immense sourire en descend. C’est Maciek, notre guide pour quelques heures. A bord de son carrosse vintage, il va nous emmener visiter Nowa Huta, une cité communiste modèle construite après la Seconde Guerre Mondiale pour « punir » les habitants ultra-catholiques de Cracovie qui s’opposaient farouchement au régime. Elle fut néanmoins rattachée à la ville quelques années plus tard.

 

Après nous être garés et extirpés à grand peine du minuscule véhicule 3 portes, nous descendons à pied l’avenue des Roses jusqu’à la place Centrale qui, comme son nom ne l’indique pas, se trouve en bordure de Nowa Huta. Maciek est un puits de connaissances sur l’histoire de sa ville, et c’est très agréable de l’écouter nous bombarder de faits dont nous ignorions à peu près tout, mais aussi d’anecdotes personnelles qui leur donnent une dimension humaine. 

Nous entrons dans le plus vieux magasin de Nowa Huta pour admirer le plafond orné d’assiettes en céramique et le lustre assorti. Dans le local voisin désaffecté nous attend une valise bourrée d’objets caractéristiques de la culture polonaise, des plus insolites (la fausse bouteille de cognac qui dissimule un distributeur à cigarettes, la carte postale/45 tours qu’on peut poser sur une platine pour l’écouter) aux plus sérieux (le drapeau Solidarnosc, les cartes de rationnement réinstaurées durant la loi martiale, dans les années 80). Un rouleau de papier toilette de très mauvaise qualité m’intrigue: Maciek nous explique qu’à une époque bien antérieure au Covid, la pénurie était telle que l’on enchaînait le PQ dans les toilettes des lieux publics pour éviter que les clients ne le volent…

Nous allons ensuite boire un verre au Stylowa, le plus vieux restaurant de Nowa Huta. Tous les autres clients sont installés sur la terrasse en plein soleil; je préfère la fraîcheur de l’intérieur désert, à la décoration si désuette. Depuis le début, nous bavardons en continu avec Maciek, dont les goûts musicaux sont très similaires aux miens et les goûts cinématographiques très proches de ceux de Chouchou. Je n’oublierai jamais ce moment surréaliste où, parlant d’un vieux concert des Bérurier Noir à l’Olympia, nous entonnons en choeur: « La jeunesse emmerde le Front National » au milieu du Stylowa. Puis, en s’aidant de reproductions de vieilles photos, il continue à nous raconter l’histoire de Nowa Huta et de Cracovie. 

Nous reprenons la Trabant pour traverser la zone verte qui sert de tampon entre les quartiers résidentiels et les usines d’acier ou d’aluminium où travaillaient les habitants. Comme la mine de sel que nous avons visitée hier, elles sont toujours en activité, mais avec une production bien moindre qu’autrefois: par exemple, la Huta im. T. Sendzimira (qui portait le nom de Lénine avant d’être rebaptisée en l’honneur d’un ingénieur prolifique en inventions) employait autrefois 38 000 ouvriers, contre seulement 4 000 aujourd’hui. D’une part, la consommation de métaux a baissé; d’autre part, certaines activités ont été délocalisées.

Dernier arrêt devant Josef Staline II, un panzer responsable de beaucoup de destruction et de morts dont un exemplaire trône désormais devant le cercle des vétérans local. Puis Maciek nous ramène à notre Airbnb en nous désignant au passage une statue de Jean-Paul II que les habitants du coin ont surnommée Superman en raison de sa posture un peu comique, ainsi que la barre d’immeubles où il habitait avec ses parents au début des années 80. « Quand les gaz lacrymogènes des manifestations s’infiltraient dans l’appartement, ma mère jetait un drap imbibé de vinaigre au-dessus de mon berceau pour me protéger… » Nous avons passé un moment aussi amusant qu’instructif avec lui, et même si j’arrive au bout de mes cuillères sociales de la journée, je suis presque triste de le quitter tant je l’ai trouvé passionnant. La visite que nous avons faite avec lui est le Communism Tour de Crazy Guides, et non elle n’est pas donnée du tout vu les tarifs globalement pratiqués en Pologne, mais je n’en regrette pas un seul zloty. 

Après ça, un peu assommés par le soleil et trois heures de bavardage, nous passons une heure et demie à l’appartement pour récupérer. C’est la faim qui nous pousse à nouveau dehors vers 14h45. Un des trucs que j’adore dans ce pays, c’est que la plupart des restaurants servent en continu. Nous arrêtons notre choix sur le Hilo, une cantine hawaienne à la devanture colorée que j’avais repérée en passant hier soir. C’est un super choix: la salle est jolie, la musique à notre goût (même si Alice Cooper détonne un poil avec la planche de surf et les monsteras!) et la carte bourrée de plats délicieux dont maintes options véganes. Chouchou commande un burger aux crevettes et moi un petit poke bowl aux champignons; nous partageons également une assiette de tempura de légumes fabuleusement croqui-fondants (j’invente des mots si je veux). 

Le propriétaire a une magnifique barbe acajou, un tatouage sur l’avant-bras et un physique qui globalement ne fait pas saigner les yeux. Quand je lui demande son secret pour presser les mandarines avec lesquelles il prépare sa délicieuse limonade, il m’avoue en rougissant presque qu’il utilise du 100% jus acheté à un producteur local. Puis, comme pour se faire pardonner, il nous en rapporte une carafe entière « offerte par la maison ». Je décide in petto que nous reviendrons manger ici pour notre dernier repas à Cracovie, jeudi soir. 

Repus, nous nous traînons jusqu’à la Kawiarnia Literacka, une librairie-café comme il y en a énormément à Cracovie – sauf que celle-ci a une déco très gaie qui me donne immédiatement envie de m’installer devant ses fenêtres grandes ouvertes. Nous commandons deux thés verts et zonons un moment en digérant notre merveilleux repas. Ici aussi, excellente ambiance musicale: à peine assise, je me surprends à fredonner « Black hole sun » avec Soundgarden. C’est moi ou les Polonais ont dans l’ensemble une culture très rock? 

Dans un ultime effort, nous poussons jusqu’aux berges de la Vistule pour y prendre des photos avec les bulles que j’ai achetées au musée des illusions de Varsovie, et que je trimballe depuis dans mon sac à main en attendant une occasion de les utiliser. Un dernier détour par le Spar au bout de notre rue pour nous procurer quelques essentiels me plonge dans une grande perplexité: dans le minuscule rayon hygiène, seulement trois types de gel douche, tous estampillés MEN (et les femmes, qui apparemment ont une peau fondamentalement différente de celle des hommes, elles n’ont pas le droit de se laver?); en revanche, 300 sortes d’alcools occupent un mur entier du magasin. Question de priorités j’imagine. 

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