Où j’invoque Jean de la Fontaine

Photo by Katarzyna Kos on Unsplash

D’ordinaire, j’attends fin décembre pour faire le bilan de l’année écoulée. Mais là, nous sommes à peine à la moitié de 2020 et j’ai l’impression qu’il s’est écoulé une décennie entière depuis que je me suis armée de mes plus belles résolutions pour commencer un nouveau chapitre de ma vie. Je le voulais plus dynamique, plus audacieux, plus confiant. Au lieu de ça, j’ai passé deux mois enfermée à la maison, annulé tous mes projets pour le futur prévisible et frôlé la tentative de suicide. Je crois que c’est ce qu’on appelle un epic fail

J’aborde ce second semestre lessivée, rincée et à tordre. Pour autant, s’il m’est donné de vivre encore 20 ou 30 ans, il se pourrait très bien que je regarde rétrospectivement les six mois qui viennent de s’écouler comme une de ces périodes hyper pénibles à vivre sur le coup, mais qui débouchent sur des changements positifs et nécessaires. Un peu comme mon divorce et mon séjour déprimant aux Etats-Unis, ou les quelques mois qui ont séparé ma rupture avec l’Homme-ce-chacal-jaune et ma rencontre avec Chouchou – une épreuve dont je sortirai grandie. Probablement pas au sens littéral, hélas.
Je n’ose parler de mes espoirs pour la société et le monde en général, du virage que j’espère avoir été amorcé par la pandémie. Mais à titre personnel, j’ai l’impression d’avoir vécu (et de continuer à vivre) un boot camp du lâcher-prise. Moi qui déteste ça, j’ai plus pleuré pendant le premier semestre 2020 que pendant la décennie qui a précédé – et je ne dis pas que ça m’a fait du bien, mais j’ai cessé de trouver ça honteux. J’ai parlé ouvertement de mon anxiété sur le blog et à mes proches; j’en ai discuté avec des moins proches dont je n’imaginais pas qu’ils traversaient des affres similaires, et ça m’a aidée de voir combien nous étions nombreux à nous battre au quotidien contre notre propre cerveau. J’ai passé outre une humiliation vivace pour dire que je songeais à en finir. J’ai enfin avoué à ma soeur combien ma famille me manquait depuis la mort de mon père. J’ai ravalé ma détestation des médicaments pour (re-)tenter les antidépresseurs, même si ça a été encore plus catastrophique que la première fois. Je me suis résolue à m’asseoir sur mes préjugés négatifs pour entamer une thérapie dont je n’attends pas de miracle mais juste une aide pour redevenir fonctionnelle. 
J’ai surtout pris une sacrée leçon d’humilité. Moi qui ai toujours placé mon indépendance avant tout le reste, toujours été si fière de mon autonomie, j’ai dû admettre qu’à ce stade de ma vie, la force mentale cultivée depuis mon adolescence n’était plus qu’un château de cartes prêt à s’écrouler au moindre souffle de vent. Un constat qui m’a d’abord remplie d’amertume, mais peut-être aussi une occasion de tester enfin les bienfaits de la vulnérabilité prônée par tant de femmes que j’admire – Elizabeth Gilbert ou Brené Brown en tête. Et si je pouvais rebâtir un moi meilleur avec les pièces démontées de l’ancien? Un moi au jugement moins sévère envers lui-même comme envers les autres. Un moi capable de distinguer les nuances de gris au lieu de tout voir en noir et blanc. Un moi moins psychorigide dont le moindre imprévu ne ferait pas grimper la tension à 27. Un moi qui se contenterait de gérer au mieux les problèmes réels plutôt que de paniquer à cause de tous ceux qui ne surviendront probablement jamais. Un moi qui parviendrait à s’ancrer dans le présent objectif au lieu de se projeter perpétuellement dans un avenir catastrophique. Un moi qui dans la tempête ploierait comme le roseau au lieu de s’écrouler comme le chêne. 

3 réflexions sur “Où j’invoque Jean de la Fontaine”

  1. Hello,

    L'air de rien, ta franchise m'a touchée. Je n'ai a priori pas de gros problèmes de santé mentale mais la libération de la parole sur le sujet m'a donné l'autorisation de dire que même si je suis privilégiée et pas en 1ère ligne, cette période de crise va laisser et a déjà laissé des traces… Merci !
    Et je suis ravie de voir que tu arrives à trouver des jolies choses dans tout ça car l'air de rien, on s'attache à nos blogueuses, hein !

  2. Morgane de Suisse

    Ton texte m’a beaucoup touchée. Cela fait des années que je te suis, et je trouve très émouvant de lire ton évolution. Pour l’anxiété et la dépression aussi, j’ai fait le même constat que toi : quand j’ai commencé à parler de ce qui m’arrivait, j’ai réalisé que nous étions énormément à souffrir de ça. C’est super important d’en parler pour qu’enfin la santé mentale ne soit plus un tabou.

  3. Je te souhaite cette jolie reconstruction. L’indépendance, c’est bien. C’est tellement le couteau suisse de la vie qu’on a l’impression qu’avec une seule qualité, on peut faire face à toutes les situations. Puis un évènement extrême arrive et on se rend compte qu’on était équipée de rien de plus qu’un fourchette en plastique et qu’on a besoin de toute la ménagère pour survivre. Voilà, c’était la métaphore domestique du soir 😀 (oui, j’ai bien fini par trier, ranger et nettoyer mon tiroir à couverts durant le confinement)

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