Les sacrifices de l’âge

Au début de l’automne, trois incidents se sont produits en succession rapide.
D’abord, mon généraliste m’a annoncé que j’avais 14/9 de tension artérielle – le dernier stade avant une augmentation significative du risque d’AVC. J’ai été à 12/9 toute ma vie d’adulte jusqu’à l’an dernier, où j’étais passée à 13/9. Si ça monte encore d’un point, je devrai prendre des médicaments. J’ai demandé ce que je pouvais faire pour éviter ça; mon docteur a suggéré de commencer par diminuer très sérieusement la charcuterie, le sel et le fromage. La charcuterie, je n’en mange presque jamais. Le sel et le fromage, en revanche, sont deux de mes plus grands plaisirs gustatifs. Et je ne suis pas du tout certaine qu’ils soient seuls responsables de cette tension limite. Mais il faut bien commencer quelque part, et de toute façon, en consommer moins ne peut pas me faire de mal. Avec la modération qui me caractérise, j’ai donc cessé d’utiliser du sel quand je cuisine, renoncé au parmesan sur les pâtes et mis la pédale douce sur l’adjonction de fêta dans à peu près tous les plats qui s’y prêtent vaguement. Au début, j’ai trouvé que ma bouffe n’avait plus aucun goût. Et puis petit à petit, je me suis habituée. Je ne suis pas encore au stade où je ne fais plus la différence, mais je suis confiante: ça viendra. 
A peu près au même moment, un collègue un peu plus âgé que moi et plutôt bon vivant a fait un AVC qui a nécessité la pose d’un stent et plusieurs semaines de convalescence en maison de repos. Ce n’est pas la première personne de mon entourage à qui ça arrive. Et même si j’ai longtemps pensé qu’un AVC massif était une assez bonne façon de partir, la plupart du temps, les gens survivent mais galèrent pour récupérer ou restent fortement diminués. Je me fiche de mourir demain s’il le faut; en revanche, la souffrance chronique et la diminution radicale de mes capacités physiques me terrorisent. Je suis très motivée pour les éviter dans la mesure du possible. Et ça implique de ne pas attendre que le ciel me tombe sur la tête pour modifier mon hygiène de vie. Prévenir plutôt que guérir, comme on dit. 
Plus jeune, je considérais ce genre de préoccupation avec tout le mépris de quelqu’une qui n’y sera pas confrontée avant plusieurs décennies. Facile de s’écrier: « Il faut bien mourir de quelque chose! Je peux être écrasée par un bus demain; autant manger des kilos de raclette profiter de la vie aujourd’hui! » quand on a effectivement plus de chances d’être écrasée par un bus que de succomber à des artères bouchées. Le temps qui passe, les proches qui tombent les uns après les autres m’ont poussée à sérieusement réviser mon discours. J’ai l’ambition de mourir en (relativement) bonne santé, et je suis arrivée à un âge où la différence entre les hédonistes à tout crin et les modérés raisonnables devient flagrante. C’est vrai qu’on ne maîtrise pas tout et que l’hygiène de vie ne peut prémunir que contre une partie des problèmes potentiels – mais hé, c’est toujours ça de pris!
Le troisième incident évoqué au début de ce billet fut une semaine à 3 migraines. Du jamais vu pour moi qui tourne plutôt à une par mois en moyenne. Rien de grave a priori, mais c’est fort douloureux et handicapant pour quelqu’une qui travaille à son compte. Cela m’a poussée à prendre une nouvelle résolution: arrêter l’alcool. Je n’en consommais pas des tonnes, mais depuis quelques années, en plus d’un verre de vin quand je mangeais dehors, j’avais pris l’habitude de boire disons deux ou trois cocktails par mois. J’adore aussi bien le goût que la légère ivresse qui me détend aussitôt, faisant de moi une interlocutrice semi-agréable. En revanche, même lorsque ça ne me déclenche pas de migraine le lendemain au réveil, je n’adore pas sentir ma tête lourde tout l’après-midi ou le reste de la soirée. Sans parler des calories vides que représente l’alcool alors que se profilent à l’horizon la ménopause et les dix kilos surnuméraires censés l’accompagner. 
Comme pour le sel et le fromage (ou la cigarette quand j’ai arrêté de fumer l’année de mes 35 ans), le plus dur furent les premières semaines. Puis j’ai réalisé combien je me sentais plus légère en sortant de table au resto après avoir bu une eau minérale plutôt qu’un verre de rouge. Dans un bar viennois réputé pour ses excellents cocktails, j’ai trouvé un excellent mocktail qui ne m’a pas empêchée de savourer le moment et m’a permis de me réveiller fraîche le lendemain. Ce n’est jamais plaisant de renoncer à quelque chose qu’on apprécie; je déteste le changement et les contraintes autant que n’importe qui. J’aime le sel, le fromage et l’alcool. Mais j’aime bien davantage me sentir en forme au quotidien. Sacrifier quelques plaisirs immédiats pour mieux profiter du reste sur le long terme me paraît un excellent calcul. Si je veux me préparer une vieillesse aussi confortable que possible, c’est maintenant que ça se joue!

5 réflexions sur “Les sacrifices de l’âge”

  1. C'est un cas d'école d'épicurisme!

    Et qui m'évoque, chez Terry Pratchett, le sorcier est très sportif parce qu'il a la flemme de se ballader en permanence avec poids en trop.

  2. Je prends un petit quelque chose pour la tension depuis facilement 2 ans, je n'ai jamais eu en ligne de mire le moindre AVC. Je prends ce traitement pour éviter au maximum les migraines effectivement extrêmement handicapantes qui accompagnaient cette hausse de tension. Pour ma part je ne bois pas d'alcool, ma plus grosse source de tension, c'est le boulot seulement ça s'est compliqué de l'éviter trop longtemps.

  3. Je prends des médocs contre l'hypertension depuis des années et bon…ben voilà quoi, ça va.
    Je continue de profiter des choses que j'aime sans me pochtronner tous les week-ends et m'empiffrer de rillettes en fumant 3 paquets de clopes mais un verre de vin au restau, un apéro chez des amis, je n'ai jamais envisagé de m'en priver, le sel ou le parmesan dans les pâtes, n'en parlons pas,la bouffe fade, c'est la déprime assurée, je tiens 1 journée.
    M'imposer des trucs chiants, me discipliner, c'est vraiment pas mon truc.
    Prendre un traitement ne me dérange pas (j'ai 57 ans).

  4. Autant je ne bois quasiment jamais car je déseste le vin (sauf le vin blanc très sucré style Sauternes) et je n'aime pas particulièrement ce léger sentiment d'ivresse qui est tout de suite là puisque je ne bois presque jamais, autant le sel et le fromage seraient difficiles. Je sale beaucoup et ce depuis mon enfance.

    Pour le fromage, habitant en Allemagne, c'est souvent difficile de trouver mes fromages préférés (St Nectaire, St Marcellin, Picodon…) et si on les trouve, ils sont tellement chers que je préfère m'abstenir. Donc je mange nettement moins de fromage que si j'étais en France. Et en ce moment, enceinte, la plupart des fromages vraiment sympa m'est interdite donc ça limite la casse.

  5. j'ai la chance d'avoir été élevée par ma grand-mère qui faisait de l'hypertension et qui donc cuisinait sans sel, du coup je n'aime pas trop ce qui est vraiment salé, mon problème serait plutôt le sucre (la même grand-mère consolait tout avec des bonbons)… en arrivant à 50 ans je me sens en train de "diminuer" physiquement alors je me suis doucement mise au sport, moi qui détestait ça qui n'avait rien fait depuis le lycée, je me surprend à aimer ça, après l'effort je me sens vraiment bien et pas au bout de ma vie (pendant l'effort je serre un peu les dents, mais franchement ça va, je crois qu'on s'endurcit à la douleur finalement)

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