Il s’appelait Abel

Je suis rentrée à Bruxelles hier. 4ème journée dans le train en 15 jours. A un roman par voyage, au moins, ma PAL a diminué. J’ai retrouvé ma prochaine trad sur laquelle je suis désormais en retard avant même de l’avoir commencée, mon couvre-lit entamé à l’époque où j’avais encore un chat et un père, le moule à gâteau hippopotame reçu la veille de mon départ en catastrophe et que je cherchais avec quelle recette tester, l’avis de passage de ma première Deauty Box. La vie continue, mais pour l’instant au moins, tout a un goût de cendres. Je sais que ça passera, que je m’habituerai à son absence, que le chagrin aigu se muera au fil des ans en douce nostalgie. Mais là, j’en suis encore au stade où les larmes jaillissent dès que je pense un peu trop fort à lui – ce qui m’arrive souvent. 
Les obsèques ont eu lieu samedi après-midi au crématorium d’Albi. Je ne pensais pas revenir si tôt dans cette petite ville que j’avais tant aimé découvrir fin août, et je n’imaginais certainement pas que ce serait pour un événement aussi triste. Nous n’avions rien prévu, ni musique ni discours. J’ai envisagé de dire quelque chose, commencé des bouts de texte dans ma tête, et puis tout s’est enchaîné si vite les deux jours précédents que je n’ai même pas eu cinq minutes pour m’asseoir et coucher tout ça sur papier. Au lieu du portrait drôle et émouvant que j’espérais tracer de lui, il n’y a donc eu qu’un morceau instrumental destiné à faire pleurer dans les chaumières – et qui a très bien atteint son but -, puis le défilé des proches pour déposer chacun une rose rouge ou blanche sur le couvercle du cercueil. Ma soeur m’a pris la main pour un au revoir légèrement désynchronisé. 
Il y a eu beaucoup de larmes pendant cette courte cérémonie. Beaucoup de chagrin. Beaucoup d’amour, surtout. Le frère de ma mère était venu depuis La Réunion avec des ananas et des bouteilles de punch à distribuer. Sa soeur, qui considérait mon père comme « son frère de coeur », était arrivée de Lyon le matin avec son mari, sa fille cadette et son gendre; elle était livide et ravagée par la tristesse. Le frère de mon père, qui lui ressemblait tant avec 8 ans de moins et 20 centimètres de plus, avait fait le voyage depuis Monpatelin avec sa femme; c’était la première fois qu’il me prenait dans ses bras et que je le voyais pleurer. Son fils, qui était aussi le filleul de mon père, avait emprunté le 4×4 de son patron pour faire l’aller-retour dans la journée. 27 ans, gérant d’un magasin de moto, entièrement couvert de tatouages: il a chialé comme tout le monde. La meilleure amie de ma soeur, ex-basketteuse blonde à zyeux bleus et forte poitrine que mon père adorait et réciproquement (« même si notre amour était impossible à cause de la différence de taille », a-t-elle plaisanté dans la cour du crématorium), avait séché l’anniversaire de sa propre fille pour descendre en avion depuis Paris. Un ancien collègue de boulot de mon père, qui avait dû le revoir une seule fois ces 15 dernières années et qui ne connaissait personne à part ma mère, est resté planté dans son coin pendant toute la durée de la crémation et ne s’est éclipsé qu’une fois que nous avons récupéré l’urne. 
Et puis il y avait plein d’autres amis de ma soeur, des voisins de mes parents qui ne tarissaient pas d’éloges sur l’humour et la droiture de mon père. Il y avait Chouchou, à qui j’avais dit que ça n’était pas la peine de descendre et qui avait tenu à le faire quand même. Qui avait mis son costume gris et une cravate, alors que j’étais en slim et boots de moto. Qui a déclaré que mon père était quelqu’un d’important pour lui aussi, et que cet au revoir était beau car débordant de sincérité. Finalement, j’étais bien contente qu’il soit là. 
Abel, 1946-2012. Il n’a jamais réussi à se dépêtrer des secrets qu’il gardait ni des angoisses qui le rongeaient. Il disait que sa famille était sa plus belle réussite, et ses deux petits-fils le menaient par le bout du nez (qu’il avait grand). Il s’efforçait d’être toujours juste. Il tenait ses comptes dans de grands cahiers à petits carreaux, les mêmes depuis plus de 40 ans. Il avait une écriture extraordinairement nette. Il était colérique, pas trop doué pour exprimer ses sentiments, très économe pour lui-même et généreux envers les autres. Il m’a transmis son humour sarcastique, sa maniaquerie son amour des choses bien faites et la forme de ses mains – les ongles, surtout. Il adorait les mille-feuilles et la réglisse, l’aïoli et le fromage. Il se trouvait gras dès qu’il dépassait les 60 kilos. Il était fortement sujet au mal de mer et détestait prendre l’avion. Il fut la terreur des petits oiseaux, des profs d’anglais, des vendeuses de Carré d’Artistes et des Témoins de Jéhovah. Un homme ordinaire, avec ses qualités et ses failles. Il ne laissera pas de traces dans l’histoire, mais restera pour toujours dans le coeur de ceux qui l’ont connu. 

12 réflexions sur “Il s’appelait Abel”

  1. Des pensées très fortes une fois encore… Ton texte est vraiment très beau, Abel restera dans notre coeur, à nous aussi. Des bisous.

  2. J'en ai les larmes aux yeux… Je sais qu'il restera dans ton coeur et celui de tes proches, et comme dit Londoncam, dans les nôtres aussi.
    Bisous

  3. Idem que pour Londoncam et Miss Sunalee… tu nous le racontait si bien, qu'on a l'impression d'avoir connu un peu de lui et que maintenant, un souvenir de lui vit en nous. On se connaît peu, mais je t'envoie du courage et des pensées positives et pense à toi.

  4. De nouveau, plein de pensées pour toi…c'est un très bel hommage que tu lui as fait…

  5. Pascaline Loricourt

    Je ne connais de ton père que ses petites phrases assassines et hilarantes que tu postais ici. Je n'oublierai pas comme elle m'ont fait rire et elles me manqueront. Des bises.

  6. Ma mère m'a annoncé le décès d'un cousin à elle à peu près en même temps, sur lequel je ne mets même pas un visage. Je n'ai pas vraiment réagi, je ne le connaissais pas. Par contre, ton père, comme les autres personnes qui suivent ton blog, j'avais "appris à le connaître" par ton intermédiaire, et tes mots à son égard me touchent toujours. (Je crois qu'il ne s'est pas passé un seul billet depuis que tu avais annoncé sa maladie et à ce sujet sans que les larmes me montent aux yeux ou n'en soient pas loin.)

    C'est un très bel hommage que tu lui rends, plein de tristesse et débordant d'amour en même temps.

    Plein de bisous et de pensées.

    Mélusine

  7. Je suis très émue par ce billet et d'autant plus touchée qu'Abel est le prénom que portera mon fils qui naitra en février. Je suis confortée dans l'idée que ce prénom est magnifique et qu'il est porté par de belles personnes. Bon courage

  8. Je ne le connaissais pas, mais je retiendrai de ton papa ces merveilleux messages plein d'humour qu'il t'envoyait et que tu partageais avec nous sur ce blog. Je comprends parfaitement ce que tu ressens quand tu parles de chagrin aigu et je sais moi aussi qu'un jour un sourire nostalgique remplacera les larmes. D'une certaine manière, j'aimerais déjà en être là pour ne plus avoir si mal, et en même temps je voudrais retenir la course du temps pour rester le plus près possible des derniers moments partagés avec ma mère.

    Je t'embrasse très fort <3

  9. Bretonne en mal de pluie

    Texte magnifique, surtout le dernier paragraphe qui nous dit si bien qu'aimer, c'est aussi chérir les défauts…

  10. Il restera dans le coeur de ceux qui l'ont connu et aussi dans leurs mots.

    Et je trouve cette idée de transmission très belle.

  11. Je pars pendant quelques semaines et découvre ce qui s'est passé pendant mon absence et ne puis dire autre chose que je suis désolée pour ton papa.
    Si je ne commente pas très souvent, je suis ton blog avec assiduité et suis de tout coeur avec toi.
    Bien à toi

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