Privilège de classe

Je suis issue d’une famille de Français tout ce qu’il y a de plus moyens. Mes parents travaillaient tous les deux et touchaient un salaire correct de petits fonctionnaires. Mais très marqué par la pauvreté dans laquelle il avait grandi, et à cause de laquelle il avait dû entrer dans la vie active à 14 ans, mon père refusait de dépenser le moindre centime superflu. Il achetait de la bonne qualité pour les choses indispensables: voiture, mobilier, nourriture… Le reste n’entrait tout simplement pas chez nous. Il n’y avait ni magnétoscope ni Canal+ à la maison. Nous ne voyagions pas: nous passions toutes nos vacances chez mes grands-parents maternels, dans le trou du cul du monde un petit village de Haute-Loire. Nous n’allions au cinéma qu’une ou deux fois par an, et nous ne mangions à l’extérieur que le dimanche le plus proche du 31 mars – au Flunch, pour l’anniversaire de mariage de mes parents. Quand j’avais 20 ans, mon petit ami de l’époque s’est gentiment moqué de moi parce que j’entrais dans un restaurant asiatique et goûtais des nems pour la première fois de ma vie… 

Soyons bien clairs: sur le plan matériel, sans être spécialement gâtée, je n’ai manqué de rien. Sur le plan culturel, j’ai longtemps traîné une énorme frustration. Mes parents n’avaient pas fait d’études. Ils n’aimaient pas lire, et s’ils ont visité un musée ne serait-ce qu’une fois dans leur vie, je ne suis pas au courant. Les 3 – puis 4, puis 5 – chaînes de télévision publique constituaient leur unique fenêtre sur le reste du monde. Mon père manifestait une certaine curiosité intellectuelle, mais pas forcément dans des domaines qui m’intéressaient. Mon enfance n’a été qu’une longue quête de livres à me mettre sous la dent (merci au bibliobus de quartier et au CDI du collège qui m’ont empêchée de dépérir tout à fait). Pendant mes études dans une grande école de commerce, je manquais des codes les plus élémentaires pour me fondre parmi la masse des fils et filles à papa qui avaient passé les dernières vacances à New York ou en Grèce, qui étaient habitués aux cuisines étrangères et à la lecture du Monde, qui connaissaient par coeur les couloirs du Louvre. Par rapport à eux, je me sentais ignorante, inexpérimentée et totalement démunie. 
Au cours des décennies suivantes, j’ai eu la chance de parvenir à me hisser à un niveau de revenus et de culture qui, sans être démentiel, reste bien supérieur à celui de mon milieu d’origine. Et arrivée à la cinquantaine, cela m’inspire encore un certain malaise. Je suis hyper consciente de mon privilège; il me ravit et j’en profite à fond comme on peut le constater, mais… Je ne peux me défaire d’une certaine incrédulité: comment se fait-il qu’on me paye autant pour exercer un métier pas super pénible, et que j’adore de surcroît? Je suis presque gênée de pouvoir m’offrir plusieurs voyages par an et autant de bouquins que je suis capable d’en lire. Pas parce que je n’ai pas le sentiment de les mériter, mais parce qu’il me semble que beaucoup d’autres les mériteraient autant sinon davantage – les enseignants et les soignants, pour ne citer que deux catégories de professionnels autrement plus utiles que les traducteurs littéraires. Même si j’ai tendance à vivre dans ma bulle, je lis la presse sérieuse. Je connais les revendications des Gilets Jaunes, des urgentistes et des cheminots. Elles me semblent plus que légitimes.
Et alors que quand j’étais jeune et bête, je tenais volontiers des discours macronistes avant l’heure, plus les années passent, plus l’injustice sociale me devient intolérable. Désormais, une simple mention de la théorie du ruissellement fait grimper ma tension encore plus vite que l’apologie de l’homéopathie. Je n’en peux plus des discours paternalistes sur le thème « Quand on veut, on peut ». Je ne supporte plus les gens qui se moquent d’un certain manque de raffinement comme s’il était synonyme de paresse ou de bêtise, ceux qui se permettent de mépriser les goûts populaires ou les comportements dictés par la pénurie, ceux qui prennent de haut les argument formulés avec une orthographe approximative ou une grammaire imparfaite. Généralement, ils n’ont eu à se battre pour rien, et je les estime moins que les éboueurs qui ramassent mes poubelles avant le lever du jour ou la caissière de chez Carrefour qui se cogne des clients désagréables toute la journée pour 7,72€ net de l’heure. Je n’ai plus honte des limites de mon éducation: j’ai la rage contre le privilège qui refuse de se regarder dans une glace. 

Ce billet m’a été inspiré par un très beau texte de ma copine Ness qui écrit toujours des choses fort réfléchies, pleines de sagesse et de sensibilité. 

5 réflexions sur “Privilège de classe”

  1. Plein d'amour pour ce texte…
    "Et alors que quand j'étais jeune et bête, je tenais volontiers des discours macronistes avant l'heure, plus les années passent, plus l'injustice sociale me devient intolérable. Désormais, une simple mention de la théorie du ruissellement fait grimper ma tension encore plus vite que l'apologie de l'homéopathie." Comme je te comprends !!

  2. Vu mon niveau d anglais, je suis bien contente qu il y ait des traducteurs littéraires. Sans toi et tes collègues, l accès à la culture extérieure serait bien limitée. Ton boulot est 1000 fois plus utile que des consultants tout azimut qui ont pour objectif de réduire encore le nombre de salarié…

  3. Merci pour ce partage et plus généralement pour m'aider à faire face à mon désert culturel par tes nombreuses suggestions. En ce qui me concerne, un sentiment de culpabilité persiste face à mes propres limites et je n'assume toujours pas l'absence d'un héritage culturel familial. Comme tu as du souffrir en Grande École…

  4. Les livres à me mettre sous la dents, je les trouvais dans les caisses de brocante de mes grands-parents. On n’avait pas de bibliothèque mais on vendait des livres. C’est comme ça que j’ai commencé par Baudelaire vachement tôt, un début improbable 🙂
    Quant à qui gagne combien en faisant quoi, j’ai beaucoup cogité là dessus aussi. Ma maman un jour à été étonnée et déçue de se rendre compte que je ne gagnais pas plus avec un diplôme universitaire vu l’idée qu’elle se faisait du résultat des études et ce qu’elle espérait pour moi (en même temps vu le domaine que j’ai choisi…). La grande différence, c’était surtout que contrairement à elle, je ne perds pas ma santé en gagnant ma vie et que je n’ai que quelques frustrations matérielles et pas de la peur, à chaque fin du mois. Des réflexions féministes sur la réduction collective du temps de travail notamment me permettent de ne pas m’engouffrer dans un classement des professions sur base de leur utilité. Parce que forcément j’y ai pensé et avec culpabilité. Parce que pour certaines professions occupées durant ma courte carrière, je me serais éliminée en premier 😉 Mais pas la profession de traductrice par contre 🙂
    Merci pour ces compliments et pour l’arrivée de nouvelles abonnées à ma page Instagram (malheureusement privée pour le moment pour des raisons nulles mais j’ai accepté les demandes que j’ai pu identifier) 🙂

  5. Bonjour
    J'ai découvert votre blog aujourd'hui et je viens de lire votre texte qui m à profondément émue . J'aimerais vous écrire en message privé cela est il possible ? Merci à vous
    Claire

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