Au programme de ce soir

Quand elle n’était encore qu’une petite fille, ma grand-mère contracta la polyo. Mon arrière-grand-mère, abandonnée par son salopard coureur de mari, peinait pour élever ses deux filles avec ses modestes revenus de couturière. Afin de préserver la mobilité des jambes de ma grand-mère, en lieu de remèdes coûteux et pas forcément efficaces, son médecin de famille préconisa des bains de mer quotidiens. Ma grand-mère guérit complètement et, de ce jour, attribua à la mer des pouvoirs quasi magiques. Jusqu’à ce qu’une méchante bronchite l’affaiblisse brutalement vers la fin des années 90, elle continua à aller à la plage chaque matin, été comme hiver. A quatre-vingts ans passés, elle faisait toujours partie de la poignée de courageux que la gazette locale venait prendre en photo pour la baignade du Jour de l’An, dans de l’eau à 10 ou 11°. Mon grand-père était mort vingt-cinq ans plus tôt; ma soeur et moi n’avions plus besoin de baby-sitter depuis belle lurette, et son seul plaisir dans la vie restait ce bain de mer quotidien. Lorsqu’elle ne put plus s’y adonner, elle commença à perdre la tête et, peu de temps après, dut être placée en maison de retraite.

C’est mon oncle, seule personne se trouvant sur place lors du décès de ma grand-mère, qui s’est occupé de toutes les formalités liées aux obsèques. Sans réfléchir, il a notamment accepté que ses cendres soient répandues dans le jardin attenant au crématorium où elle serait incinérée selon ses voeux. En apprenant cela, Soeur Cadette, mon cousin Tomm et moi avons bondi: Mémé devait être jetée à la mer, c’était évident! Sa place ne se trouvait nulle part ailleurs, et sûrement pas au milieu d’un triste lopin de terre parmi de l’herbe rachitique. Elle devait se dissoudre au large de cette rade qu’elle avait tant aimée. « C’est trop tard, j’ai signé, a protesté mon oncle. Et puis, c’est illégal de répandre des cendres au bord d’une plage. » Soutenue par ma frangine et mon cousin, j’ai répliqué que je m’en foutais, qu’on n’aurait qu’à faire ça discrètement du bout d’une jetée à la faveur de la nuit. Ma Mémé si droite, si honnête, si respectueuse de la loi toute sa vie durant méritait bien ce petit acte de désobéissance civile (d’autant que je ne voyais pas bien en quoi quelques poignées de cendres biodégradables allaient polluer davantage que les sacs poubelle que les estivants abandonnent dans le sable par centaines chaque année).

Il a fallu négocier un peu, mais finalement, les petits-enfants ont eu gain de cause. Ce soir, donc, ce sera penne à la bolognaise et opération commando. De saines activités familiales pour petits et grands 🙂

8 réflexions sur “Au programme de ce soir”

  1. Les tests de Gridou

    Je trouve ce dernier geste magnifique !
    Quand mon cousin est décédé il y aura 12 ans dans quelques jours, nous n'avons eu cette chance de pouvoir discuter entre nous et ses cendres ont été éparpillées sur ce gazon rachitique… Pire, le croque-mort est parti en emportant derrière lui une traînée de ses cendres. Malgré ma vision de la mort et de ce que nous ne sommes plus, cette image est encore encrée dans ma tête, à tel point que mes yeux se mouillent en t'écrivant ces mots.
    Je vous souhaite un moment paisible et au-revoir à ta mémé…

  2. Ici Zorro

    C'est super que tu aies arraché le droit de répandre ta mémé dans la baille. C'est sûr, question pollution, c'est moins grave que celle causée par les touristes…

    J'espère que l'âme de ta mémé sera contente et t'enverra de jolis rêves.

    Bonne soirée funéraire ! avec les spagetthis et l'opé commando, ça sera un bel hommage à quelqu'un que tu avais l'air de bien aimer !

  3. Cécile de Brest

    Nous avons fait la même chose pour mon oncle il y a presque 15 ans…
    Sur une falaise, vers le large.

  4. Quel merveilleux hommage. C'est formidable à vous de vous être battus pour pouvoir lui offrir ce dernier bonheur!
    Toutes mes pensées d'anonyme vous accompagneront…

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